Trump a une nouvelle fois semé la panique chez les Européens. Cette fois-ci, il a annoncé le retrait d’environ 5 000 soldats d’Allemagne dans le cadre d’une décision du Pentagone déclenchée par la dispute publique entre le président et le chancelier allemand Friedrich Merz au sujet de la guerre en Iran. Cette réduction représente environ 14 % des quelque 35 000 à 36 000 soldats américains actuellement stationnés en Allemagne et devrait s’étaler sur six à douze mois, ramenant les effectifs américains à leur niveau d’avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Trump a laissé entendre que d’autres réductions pourraient suivre. Il a présenté cette mesure comme une « punition » pour les critiques de Merz à l’égard de la gestion de la guerre par Washington — notamment l’affirmation de Merz selon laquelle l’Iran avait « humilié » les États-Unis.
Cela s’inscrit dans le cadre d’une offensive plus large menée par Trump contre les alliés de l’OTAN ces dernières semaines : pour leur refus d’envoyer des forces navales afin d’aider à ouvrir le détroit d’Ormuz. Il a déclaré aux membres de l’OTAN qu’ils « devront commencer à apprendre à se défendre eux-mêmes » car « les États-Unis ne seront plus là pour vous aider, tout comme vous n’étiez pas là pour nous ». Trump a également menacé de retirer des troupes d’Italie et d’Espagne, et a une nouvelle fois évoqué la possibilité que les États-Unis quittent purement et simplement l’OTAN. Interrogé lors d’une récente interview sur la question de savoir s’il reconsidérerait l’adhésion des États-Unis à l’alliance, Trump a répondu : « Oh oui, je dirais que [c’est] au-delà de toute reconsidération ».
Dans ce contexte, le vaste programme de réarmement de l’Allemagne est largement présenté comme un pas positif dans la bonne direction — l’Europe prenant enfin en main sa propre sécurité. Mais ce discours tient-il la route ? Et dans quelle mesure faut-il prendre au sérieux la menace américaine de quitter l’OTAN ? Un examen plus approfondi révèle une image très différente.
Le mois dernier, l’Allemagne a publié sa toute première stratégie militaire officielle, présentée par Boris Pistorius, le ministre de la Défense du pays. Son ambition principale est de transformer la Bundeswehr en « l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe » d’ici 2035, et en une force « technologiquement supérieure » d’ici 2039, la République fédérale se positionnant comme la première puissance militaire du continent et le partenaire principal de ses alliés européens. Pour y parvenir, la stratégie prévoit un réarmement massif en armes à longue portée, un déploiement à grande échelle de l’IA, de l’automatisation et des systèmes autonomes, ainsi qu’une force totale — réserves comprises — de 460 000 soldats. La réserve est explicitement présentée comme un pont vers la société civile, ce qui témoigne d’une intention de militarisation sociale plus large.
Cette stratégie a suscité des réactions très divergentes. Certains la saluent comme une étape attendue depuis longtemps pour libérer l’Allemagne — et par extension l’Europe — de la tutelle militaire étatsunienne, compte tenu du « désengagement » apparent des États-Unis de l’OTAN. D’autres y voient une dangereuse résurgence du nationalisme militaire allemand, qui évoque le chapitre le plus sombre de l’histoire européenne du XXe siècle. Ces deux interprétations passent à côté de l’essentiel. Le réarmement de l’Allemagne n’a pas pour but de rendre le pays plus souverain sur le plan militaire — pour le meilleur ou pour le pire. Il vise à renforcer le rôle de l’Allemagne en tant que « vassal en chef » au sein de la structure de commandement de l’OTAN contrôlée par les États-Unis. En ce sens, la dispute entre Trump et Merz ne devrait être considérée que comme une simple mise en scène politique.
Le document lui-même le dit clairement. L’une de ses phrases clés est la suivante : « L’OTAN doit devenir plus européenne pour rester transatlantique ». Le rôle de l’Allemagne n’est pas seulement conçu comme celui d’un acteur militaire de première ligne, mais comme celui d’un pivot logistique et stratégique de l’OTAN — le nœud reliant l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’Europe occidentale tout en maintenant le lien transatlantique avec l’Amérique du Nord. En d’autres termes : l’Allemagne doit se réarmer afin de maintenir l’hégémonie US sur le continent. Pour paraphraser une célèbre phrase du roman italien Le Guépard : « Tout doit changer pour que tout reste pareil ».
Cela a été explicitement formulé dans un récent article sur X par Elbridge Colby, sous-secrétaire américain à la Défense chargé de la politique. Colby a salué la nouvelle stratégie militaire de l’Allemagne comme une justification de la pression exercée par Trump sur les alliés européens pour qu’ils se réarment, la présentant comme un pas vers ce qu’il appelle « l’OTAN 3.0 ». Son argument principal est que l’Europe, sous l’égide de l’Allemagne, doit désormais traduire les engagements de La Haye — où les Européens se sont engagés dans un plan d'investissement historique en matière de défense, visant à consacrer 5 % de leur PIB à la défense d'ici 2035 — en capacités militaires concrètes. Il a cité avec approbation le secrétaire général de l’OTAN, Rutte : « Systèmes de défense aérienne, drones, munitions, radars, capacités spatiales — voilà ce qui assurera notre sécurité ». En ce qui concerne spécifiquement l’Allemagne, Colby a présenté la nouvelle stratégie militaire comme la preuve que Berlin passait enfin à la vitesse supérieure après « des années de désarmement », notant que le département de la Guerre, rebaptisé, travaillait déjà en étroite collaboration avec les Allemands pour accélérer la transition.
La stratégie elle-même, telle que Colby l’a citée, reconnaît que Washington « réoriente de plus en plus son attention stratégique vers l’hémisphère occidental et l’Indo-Pacifique » et exige de ses alliés qu’ils « redoublent d’efforts pour préserver leur propre sécurité ». Dans ce contexte, l’Allemagne doit devenir « un allié militaire encore plus fort des États-Unis », précisément parce que les États-Unis se repositionnent ailleurs.
Il s’agit simplement d’une reformulation de la « division du travail » annoncée par le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth dès le tout début de l’administration Trump. Il a clairement indiqué que les États-Unis devaient se recentrer ailleurs — nous savons désormais que cela signifiait l’Iran, et à terme la Chine — et que l’Europe devrait donc assumer la responsabilité de « gérer sa propre sécurité », - c’est-à-dire maintenir la pression sur la Russie par l’intermédiaire de l’Ukraine. L’Europe s’est acquittée de cette tâche : elle a augmenté ses dépenses de défense et a redoublé d’efforts pour soutenir Kiev, notamment grâce au prêt de 90 milliards d’euros récemment approuvé. Nous assistons aujourd’hui à la suite logique de cette évolution, l’Europe assumant l’intégralité de la charge financière pour la poursuite de la guerre par procuration contre la Russie.
En bref, les États-Unis ne « se désengagent pas de l’Europe » ; ils exigent simplement que l’Europe contribue davantage à l’OTAN, tout en restant fermement ancrée dans la structure de commandement de l’Alliance — en somme, qu’elle paie davantage pour sa propre subordination.
Cela nécessite une réévaluation de la stratégie plus large de Trump à l’égard de la Russie. Bien qu’il soit régulièrement accusé d’« apaiser Poutine » — ses détracteurs citant sa suspension du financement étatsunien à l’Ukraine et ses tentatives (infructueuses) de négocier un accord de paix —, la réalité est plus complexe. Washington cherche depuis longtemps à forcer l’Europe à se désengager du gaz russe et à le remplacer par du GNL US, et la guerre en Ukraine lui a permis d’y parvenir — à tel point qu’on peut se demander si la stratégie étatsunienne menée depuis des décennies en Ukraine, depuis l’aide apportée au renversement du gouvernement démocratiquement élu en 2014 jusqu’à l’intégration ferme du pays dans l’orbite informelle de l’OTAN, n’a pas été conçue précisément pour entraîner les Russes dans la guerre. La destruction du gazoduc Nord Stream doit toujours être comprise comme s’inscrivant dans cette stratégie. Cela apparaît encore plus clairement à la lumière de la dernière Stratégie de sécurité nationale américaine, publiée en novembre 2025, qui désigne la « domination énergétique américaine » dans les domaines du pétrole, du gaz, du charbon et de l’énergie nucléaire comme une priorité stratégique absolue, présentant explicitement l’expansion des exportations énergétiques US comme un moyen de « projeter sa puissance ».
Cette logique éclaire non seulement les campagnes militaires américaines contre le Venezuela et l’Iran, mais aussi la raison pour laquelle, afin de maintenir l’Europe dépendante de l’énergie américaine et coupée des approvisionnements russes, Washington a un intérêt structurel à faire perdurer la guerre par procuration. Il est donc facile de conclure que les États-Unis n’ont jamais été sincères quant à leurs intentions de faire la paix avec la Russie. La seule différence aujourd’hui est que la guerre est désormais menée non seulement à travers l’Ukraine, mais à travers l’Europe elle-même.
Dans cette optique, les « menaces » apparentes des États-Unis de quitter l’OTAN — et le programme de réarmement de l’establishment européen, celui de l’Allemagne avant tout — se révèlent être les composantes d’une même stratégie : maintenir l’Europe subordonnée aux priorités géopolitiques étatsuniennes. La nouvelle stratégie militaire allemande n’est rien d’autre que Berlin remplissant le rôle que Washington lui a assigné : tenir la ligne face à la Russie tandis que les États-Unis se tournent vers l’Indo-Pacifique et l’hémisphère occidental. Il ne s’agit pas de nationalisme, militaire ou autre, mais de son contraire : la remise en cause des intérêts fondamentaux de l’Allemagne et de l’Europe par une élite transnationale.
Dans ce contexte, l’Allemagne doit être considérée comme le pilier d’un nouveau noyau européen de l’OTAN, comprenant l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni — et l’Ukraine elle-même (même si elle est formellement en dehors de l’alliance). Cela aussi reflète un projet étatsunien de longue date. Dans son ouvrage de 1997 intitulé The Grand Chessboard, l’influent diplomate polono-américain Zbigniew Brzezinski prédisait que « la collaboration politique franco-germano-polono-ukrainienne… pourrait évoluer vers un partenariat renforçant la profondeur géostratégique de l’Europe », ajoutant que « l’objectif géostratégique central des États-Unis en Europe peut se résumer très simplement : il s’agit de consolider, par le biais d’un partenariat transatlantique plus authentique, la tête de pont américaine sur le continent eurasien ».
Cela devrait dissiper toute idée persistante selon laquelle ce à quoi nous assistons équivaut à un mouvement vers une autonomie stratégique allemande ou européenne. Ce n’est pas un hasard si la nouvelle stratégie militaire de l’Allemagne identifie la Russie comme « la menace la plus grave et la plus immédiate » pour la sécurité européenne — une affirmation qui s’inscrit dans un discours européen plus large mettant en garde contre une guerre inévitable avec Moscou dans les années à venir. À première vue, cette posture anti-russe pourrait sembler refléter une position typiquement « européenne », apparemment en contradiction avec la position publique de Washington. Mais il s’agit en grande partie d’une illusion. Non seulement l’establishment transatlantique européen a pleinement intériorisé les priorités stratégiques américaines, mais la hiérarchie de commandement de l’OTAN rend la véritable chaîne d’autorité évidente.
Le contrôle opérationnel réel de la guerre par procuration contre la Russie reste fermement entre les mains anglo-américaines. Au sommet se trouve le Quartier général suprême des puissances alliées en Europe (SHAPE) à Mons, en Belgique, qui traduit les décisions politiques en objectifs militaires. Le commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR) — toujours un général US, cumulant cette fonction avec celle de commandant du Commandement des forces US en Europe — le dirige aux côtés d’un adjoint britannique. Un général allemand coordonne le travail d’état-major en tant que chef d’état-major, mais la prise de décision effective reste entre les mains des deux dirigeants.
Au-dessous du SHAPE, le commandement opérationnel se divise en deux volets : trois commandements de forces interarmées (JFC), véritables commandants de théâtre pour les opérations à grande échelle, et trois commandements de composantes couvrant l’air (Ramstein, Allemagne), la terre (Izmir, Turquie) et la mer (Northwood, Royaume-Uni). Le MARCOM, le commandement maritime, a traditionnellement été dirigé par le Royaume-Uni, mais les États-Unis en ont récemment pris le contrôle, plaçant ainsi les trois commandements de composante sous commandement américain — une consolidation significative qui n’a guère fait l’objet de discussions. Même lorsqu’un officier européen commande un JFC — comme à la tête du JFC de Naples, qui est récemment passé des États-Unis à l’Italie —, l’orientation stratégique globale reste sous contrôle américain ; les commandants des JFC mettent en œuvre les objectifs fixés par le SHAPE.
Deux autres dépendances structurelles renforcent la domination américaine. La première est le concept C4ISR (Commandement, Contrôle, Communications, Informatique [Computers], Renseignement [Intelligence], Surveillance et Reconnaissance) : les alliés européens dépendent presque entièrement des plateformes satellitaires, aériennes et maritimes US pour le renseignement, la surveillance et le ciblage en temps réel — qui constituent ensemble l’épine dorsale des opérations de combat de l’OTAN. En effet, même le Wall Street Journal a reconnu que les opérations de frappe en profondeur menées par l’Ukraine à l’intérieur de la Russie — y compris, récemment, contre plusieurs installations de production pétrolière — n’auraient pas pu être menées sans les capacités US en matière de renseignement et de satellites. La deuxième dépendance, moins visible dans le débat public mais potentiellement plus lourde de conséquences, est la présence dense d’officiers d’état-major US intégrés à tous les niveaux de la structure de commandement de l’OTAN, ce qui confère à Washington une emprise institutionnelle qu’aucun changement de titres de commandement ne peut facilement ébranler.
Tout cela devrait dissiper toute idée selon laquelle les États-Unis ne seraient pas profondément impliqués dans la guerre en Ukraine — ou qu’ils auraient l’intention de quitter l’OTAN et de se « désengager » véritablement de l’Europe. Au-delà de l’architecture de commandement, les États-Unis exploitent de nombreuses bases et installations militaires à travers le continent, tant dans le cadre de l’OTAN que sous contrôle étatsunien exclusif, qui sont indispensables à leur projection de puissance mondiale. La base aérienne de Ramstein en Allemagne — qui accueille environ 16 000 soldats — sert de centre de contrôle du trafic de drones militaires à l’échelle mondiale, tout en coordonnant les opérations aériennes US à travers l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient.
Une récente enquête du Wall Street Journal a confirmé que, malgré les protestations publiques des dirigeants européens, les bases US à travers le continent ont servi d’infrastructure essentielle à la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Comme le souligne l’article, « l’Europe reste le socle de la projection de force des États-Unis dans le monde ». Même le secrétaire général de l’OTAN, Rutte, a récemment décrit l’objectif de l’OTAN comme étant une « plateforme de projection de puissance pour les États-Unis ».
Un autre élément est ce que les analystes appellent les « dividendes cachés » de l’OTAN : les contrats et les commandes pour les industries de défense étatsuniennes. Ce réseau de 1 300 accords entre les 32 États membres, qui fixent les normes applicables aux armes et équipements de l’OTAN — couvrant tout, du calibre des munitions au diamètre des réservoirs de carburant —, a été initialement imposé par Washington et favorise de manière écrasante le complexe militaro-industriel étatsunien.
Le réarmement allemand et européen, dans le contexte d’une OTAN prétendument plus "européenne", ne renforce donc pas l’autonomie européenne, mais la sape davantage. Non seulement il rend l’Europe complice des aventures militaires de plus en plus imprudentes de Washington, comme le montre la guerre contre l’Iran, mais, plus grave encore, il pousse le continent vers une confrontation potentiellement catastrophique avec la Russie. Moscou observe la situation et réagit en conséquence. Dans un récent discours, le ministre des Affaires étrangères Lavrov a déclaré ouvertement : « Une guerre contre nous a été ouvertement déclarée. Le régime de Kiev sert de fer de lance. Cependant, tout le monde sait que ce fer de lance est inutilisable sans les livraisons occidentales d’armes, de données de renseignement, de systèmes satellitaires, de formation du personnel militaire et bien plus encore. » Lavrov a ajouté que les dirigeants occidentaux préparent activement leurs opinions publiques à la guerre contre la Russie — en utilisant l’Ukraine pour gagner du temps — et que la Russie prend cette menace très au sérieux. On ne saurait trop insister sur les dangers de la voie que nous empruntons.
Une dernière remarque s’impose. L’historien français Emmanuel Todd a fait valoir qu’une grande partie de ce qui passe aujourd’hui pour du nationalisme en Occident — de l’Allemagne au Japon — est en fait une forme de nationalisme "imaginaire" : un vassalisme envers les États-Unis déguisé en souveraineté. Il oppose cela au nationalisme "réel", une politique véritablement axée sur la souveraineté qui fait aujourd’hui largement défaut. Le néo-militarisme allemand, comme nous l’avons montré ici, relève clairement de la première catégorie. Mais cela ne signifie pas qu’un "véritable" nationalisme allemand — avec ses aspirations à l’hégémonie continentale — ne pourrait pas refaire surface. La militarisation de la société allemande et le durcissement du sentiment anti-russe sont des phénomènes réels et qui s’aggravent. Il existe, après tout, un précédent historique. Il y a un siècle, l’establishment anglo-américain a toléré le renforcement militaire nazi en tant que rempart antisoviétique — pour que le monstre allemand finisse par échapper à son contrôle. Le contexte intérieur allemand est aujourd’hui manifestement très différent — et bien sûr, on peut soutenir, et espérer, qu’un "véritable" nationalisme allemand reconnaîtrait que les intérêts réels du pays résident dans la paix plutôt que dans la guerre. Malgré tout, les parallèles sont impossibles à ignorer.