Comité Surveillance OTAN
Osons la paix
André Flahaut
6 mai 2026

Pendant que le monde se fracture et que l'Europe cherche en vain une voix commune, pendant que les budgets militaires explosent dans le désordre et que les discours de peur remplacent le débat de fond, une seule question persiste : quelle politique étrangère voulons-nous vraiment, au nom de quelles valeurs, et pour construire quel avenir partagé ?

Des réponses qui peinent à naître face à un monde qui change

Le monde change de manière accélérée et brutale. Face à ces bouleversements, les responsables politiques tentent de réagir en fonction des convictions et les informations dont ils disposent à un moment donné. Sans vouloir porter de jugements hâtifs sur les différents acteurs, des questions fondamentales se posent, sur la façon dont nous devons concevoir la politique étrangère, la diplomatie et la défense aujourd'hui.

Nous évoluons dans un contexte géopolitique extrêmement volatile. Les équilibres mondiaux se déplacent rapidement. Les certitudes qui prévalaient hier n'ont plus cours. Et, comme à d'autres époques sombres de notre histoire contemporaine, un climat de peur et d'angoisse s'installe, entretenu et alimenté par le mensonge et la désinformation.

Dans ces conditions, repenser notre stratégie internationale n'est pas un acte d'opposition dogmatique. Ce n'est pas davantage une remise en cause irréfléchie de nos alliances. C'est une exigence de lucidité. Une démarche politique vitale qui doit replacer le dialogue, la paix et la concertation au tout premier plan avec l'ensemble des acteurs concernés, sans exception.

Une réelle diplomatie comme solution face à une diplomatie imprévisible et chaotique

Nous sommes entrés dans une époque où le multilatéralisme a été brutalement mis à terre. Des accords internationaux patiemment construits pour stabiliser des régions entières sont aujourd'hui déchirés sans hésitation par ceux-là mêmes qui s'étaient engagés à les respecter.

C'est le triomphe d'une diplomatie de l’imprévisibilité et d’une méthode qui génère un chaos perpétuel dont les autres doivent ensuite gérer les conséquences. Alors même que nous avons cruellement besoin, à l'échelle mondiale, de responsables politiques assumant la mission de construire des passerelles entre les civilisations plutôt que de s'évertuer à ériger des murs et à creuser des fossés.

Cette dérive unilatéraliste s’accompagne d’un mépris croissant pour les institutions internationales. Certaines grandes puissances se comportent comme si elles étaient propriétaires exclusives de l’ONU ; ce faisant, elles marginalisent des continents entiers et leurs populations. L'Afrique et l'Amérique du Sud, à qui l'on demande de se taire se retrouvent réduites à des rôles d'observateurs au Conseil de sécurité.

Ce déni d'existence du « Sud Global » est une faute morale et une erreur stratégique. On ne construit pas la paix mondiale en ignorant les drames de continents entiers et d’autres conflits oubliés pendant que les regards occidentaux restent obsessionnellement fixés sur l'Ukraine. L'initiative diplomatique du Pape Léon XIV lors de ses déplacements en Afrique a rappelé cette évidence géopolitique trop souvent occultée : le Sud existe, il souffre, et il ne sera pas éternellement patient. Ce signal-là mérite d'être entendu.

Echecs, go ou poker : comment les grandes puissances jouent réellement

Pour comprendre les rapports de force actuels, il faut changer de grille de lecture. Trois grandes puissances jouent sur le même échiquier mondial mais pas du tout au même jeu. La Russie joue aux échecs : elle pense sur le long terme et anticipe. La Chine pratique le jeu de go : extension silencieuse et patiente de son influence, sans confrontation frontale, en tissant des réseaux économiques et diplomatiques aux quatre coins du monde. Les États-Unis, eux, jouent au poker : le bluff, la mise spectaculaire, la pression psychologique et souvent l’abandon brutal de la table comme de mauvais perdants lorsque leurs cartes ne sont plus bonnes.

L'histoire diplomatique nous enseigne que ce sont invariablement ceux qui pratiquent la patience et l'observation stratégique qui finissent par l'emporter sur ceux qui misent tout sur la confrontation immédiate. Dans ce contexte, l'Europe, qui ne pratique aucun de ces trois jeux de manière cohérente a plus que jamais besoin de définir sa propre manière de peser sur le cours des choses.

L'Hypocrisie des « deux poids, deux mesures » et la « fabrique » de l'ennemi

Une diplomatie orientée vers la paix ne peut pas s'accommoder de l'hypocrisie du « deux poids, deux mesures ». C'est pourtant le principe qui régit, de façon de plus en plus visible, l'attitude occidentale sur la scène internationale.

Nous vivons dans une société binaire qui divise le monde entre les bons et les méchants. On fabrique des ennemis, parfois de toutes pièces, ce qui sert de prétexte commode, fondé sur une politique de la peur et du mensonge, pour justifier des achats d’armements massifs, au détriment tragique des dépenses sociales, humanitaires et de santé, bien plus vitales pour nos populations.

Cette géométrie variable dans l'application du droit atteint aujourd'hui son paroxysme au Moyen-Orient. On exige la transparence absolue sur les programmes nucléaires de certains États, avec inspections et sanctions à la clé. Dans le même temps, on cautionne dans un silence assourdissant le fait qu'Israël possède l'arme nucléaire, en refusant tout contrôle de l'Agence internationale de l'énergie atomique. Deux poids. Deux mesures. Deux droits, l'un pour les alliés, l'autre pour les autres.

Il faut tracer ici une ligne morale claire. Nous devons un immense respect au peuple juif, qui a atrocement souffert tout au long de son histoire. Mais ce respect inaliénable ne peut pas nous interdire de condamner les actes d'un gouvernement. L'assimilation systématique de toute critique de l'État d'Israël à de l'antisémitisme est une manœuvre politique destinée à museler l'action diplomatique. On ne construit pas la paix en acceptant que des acteurs détruisent des populations entières, que ce soit à Gaza, au Liban, au Soudan ou dans l'Est du Congo.

Ce qui a été patiemment déminé et reconstruit par la communauté internationale, notamment au Sud-Liban par les forces belges, est aujourd'hui anéanti par des bombardements utilisant des substances comparables à l’agent orange pendant la guerre du Vietnam, pour des raisons d'expansion territoriale que rien ne justifie.

L'imposition d’un modèle de démocratie par les armes

La politique étrangère occidentale reste empoisonnée par un réflexe tenace : vouloir dicter aux autres peuples ce qu'ils doivent faire pour leur propre bien. Croire qu'on peut imposer nos modèles politiques par la force militaire, sans aucun égard pour l'histoire ou les cultures des populations locales, est une aberration. Elle ne sème pas la liberté. Elle sème la guerre et la rancœur.

Le rejet croissant de l'influence occidentale dans de nombreux pays d'Afrique devrait nous servir d'alarme diplomatique. Ce n'est pas un caprice, c'est le signal d'un ras-le-bol face à des décennies de condescendance, de colonialisme et de paternalisme.

Les leçons de l'histoire récente sont pourtant limpides. En 2003, dans un élan de souveraineté courageux, la Belgique avait refusé de participer à la guerre en Irak, aux côtés de l'Allemagne, du Luxembourg et de la France du président Chirac et de Dominique de Villepin. Les mensonges sur les prétendues armes de destruction massive constituent encore aujourd'hui l'un des exemples les plus foudroyants des dérives possibles des guerres d'ingérence.

Et pourtant, malgré ce désastre, la tentation demeure. On parle parfois d'une intervention en Iran. Comme si les leçons irakiennes, koweïtiennes et afghanes n'avaient servi à rien. L'Iran n'est pas l'Irak : c'est une civilisation millénaire d'une complexité remarquable. Toute tentative de changement de régime imposé de l'extérieur risque de se transformer en enlisement total. Chaque fois qu'on a voulu utiliser les armes pour remettre de l'ordre, l'histoire a répondu par le chaos, la guerre civile et la souffrance des peuples.

L'OTAN, l'effacement de l'Europe, la Belgique et le mythe du « mauvais élève »

L’OTAN a jusqu’à présent conservé un rôle central pour notre sécurité collective. Mais dans une démocratie mature, il est tout à fait légitime de se demander si une politique qui se résume à exiger toujours plus, plus d'engagement, plus de dépenses, est suffisante et tenable, sans jamais expliquer clairement à nos populations le sens profond de ces efforts.
Depuis trop d'années, notre politique de défense s'est réduite à la stricte mise en œuvre des attentes de nos alliés. On se plie aux seuils budgétaires dictés de l'extérieur. Mais une stratégie nationale authentique ne peut pas se réduire à un alignement sur des priorités exogènes. Elle suppose une hiérarchisation propre, fondée sur une évaluation honnête des risques réels. Disons-le clairement : la Belgique n'est pas, et n'a jamais été, le mauvais élève de l'OTAN. Ceux qui s'instituent en chefs de classe prétendent oublier que chaque État membre demeure souverain et qu'il doit agir en fonction de ses capacités réelles, et non sur ordre de pays qui se trouvent être de très gros vendeurs de matériels militaires.

Depuis la création de l'Alliance, la Belgique a honoré ses engagements avec constance : elle héberge le siège à Bruxelles et la base de Chièvres dans le Hainaut, et s'est souvent illustrée parmi les premiers sur les théâtres d'opérations, notamment en Afghanistan. Mais cet engagement s'est toujours réalisé à une condition absolue : que les opérations soient couvertes par la légitimité de l'ONU, approuvées par le Parlement, et respectueuses du droit international. C'est précisément cette boussole morale qui fait cruellement défaut à ceux qui nous poussent aujourd'hui vers la guerre.

L'histoire géopolitique nous rappelle aussi que c'est l'absence d'une alternative européenne de défense crédible, à la fin des années 1990, qui a fait de l'OTAN le seul horizon sécuritaire du continent. Cela a conduit à l'élargissement de l'Alliance jusqu'aux frontières directes de la Russie, contrairement au récit véhiculé, cristallisant des tensions qui étaient pourtant prévisibles, transformant ce qui devait être une alliance strictement défensive en un outil de face-à-face permanent et d'escalade, en dépit des promesses initiales de non-expansion de la fin de la guerre froide.

Une Europe silencieuse et un réarmement sans cap

Le constat est alarmant, l'Europe politique disparaît de la scène diplomatique internationale. Soumise aux pressions de Washington, elle se montre incapable d'imposer son propre narratif, incapable de résister à l'entraînement vers des opérations militaires dictées par des intérêts économiques tiers. Nos capitales adoptent des postures d'attentisme ou de silence, refusant de formuler un « non » collectif face aux dérives bellicistes.

Pendant ce temps, l'Europe s'engage dans un processus de réarmement chaotique, dépourvu de toute cohérence globale. Chaque dirigeant national avance ses propres pions militaires, pour le plus grand profit des industries d'armement américaines. Ce manque de convergence révèle l'absence dramatique de leaders européens capables d'imposer une vision commune et souveraine.

Face à la pression croissante pour augmenter massivement les budgets de défense, il faut résister à une dynamique qui reléguerait au second plan les fondements de nos démocraties : la cohésion sociale et la transition écologique. Le réarmement ne peut pas se faire à n'importe quel prix et surtout pas au détriment des populations que nos États sont censés protéger.

Acheter mieux, mutualiser et remettre l'humain au centre

Il faut changer de modèle de pensée. La doctrine doit être claire : acheter mieux doit primer sur acheter plus. L'achat de systèmes d'armes n'est pas une simple ligne comptable, c'est l'engagement d'une chaîne logistique de très long terme, dont nous devons garantir l'indépendance opérationnelle.

L'acquisition des avions de combat F-35 en est l'exemple le plus révélateur. Ces choix engendrent des coûts démesurés pour les finances publiques, créent des doublons avec des capacités déjà existantes en Europe, et surtout, ils scellent une dépendance stratégique et technologique envers les États-Unis qui interroge profondément notre souveraineté. Quand chaque mise à jour logicielle ou chaque pièce détachée dépend du bon vouloir d'un constructeur étranger, la notion d'armée souveraine devient vide de sens.

La seule voie responsable est la mutualisation à l'échelle européenne. Face à l'attitude désinvolte des États-Unis tant à l'OTAN qu'à l'ONU, l'Europe a le devoir de coordonner ses acquisitions futures à la suite d'un audit lucide de ses arsenaux existants. Cette mise en commun permettra d'optimiser les dépenses publiques, d'éliminer les doublons inutiles, et de préserver nos capacités d'investissement dans ce qui compte vraiment pour l'avenir de nos sociétés : le social, l'éducation, la santé, la cohésion sociale, la culture, la justice et le climat. Toute doctrine de politique étrangère reste désincarnée si elle ignore la dimension humaine.

Viser des augmentations massives des effectifs militaires sans proposer un véritable projet de vie, de reconnaissance ou de passerelles vers l'emploi civil, c'est générer des frustrations profondes et durables. La défense doit avoir un sens pour ceux qui la servent et pour la société entière qui la finance.

Et tant que les moyens de la défense ne sont pas pleinement mobilisés pour ses missions propres, il est juste et nécessaire qu'ils soient mis au service de la société civile. Pour la paix, l'aide humanitaire et la solidarité, à l'intérieur comme à l'extérieur de nos frontières. Le moment de choisir

Le plus grand péril qui menace l'Europe aujourd'hui n'est pas militaire. C'est la lassitude. L'indifférence qui s'installe dans des populations désorientées, submergées par un flux d'informations anxiogènes et privées de repères clairs. Si nous acceptons passivement un ordre du monde où des acteurs frappent au mépris de tous les traités, imposent leurs projets par la terreur avant de consentir à discuter sur un champ de ruines, devenu cimetière, alors nous abandonnons notre souveraineté morale et politique.

Plutôt que de subir des agendas martiaux dictés par des puissances qui ne partagent ni nos intérêts ni nos valeurs à long terme, il nous appartient de définir ensemble une vision européenne claire. Non pas une vision de puissance militaire brute mais une puissance du droit, de la parole donnée, du respect des peuples et du dialogue maintenu même dans les moments les plus difficiles.

L'heure est au courage politique. Il y a urgence à remobiliser les mouvements pacifistes, à rassembler toutes les forces vives de la société civile pour s'opposer à la logique de la guerre et refuser que la brutalité devienne la norme au sein de nos structures de décision. La diplomatie n'est pas une faiblesse, c'est la forme la plus exigeante et la plus durable de la force, pour la paix.

Construire une défense souveraine, juste et efficace, qui place toujours en priorité le droit, le dialogue et la concertation : voilà l'objectif. Défendre, sans relâche, la paix et la solidarité pour tous les peuples du monde, pas seulement pour ceux dont la géographie ou le drapeau suscite l'intérêt des médias occidentaux.
J’insiste, ce n'est pas du pacifisme naïf. C'est du réalisme politique. Parce que l'histoire nous l'a montré encore et encore : on ne fait pas la paix avec des bombes. On la fait avec des idées, des principes et la volonté tenace de ne jamais abandonner le dialogue.

André FLAHAUT
Ministre d’État
Ancien ministre de la Défense
Président honoraire de la Chambre