![]() ‘Cessez-le-feu’ : ce 2 février, des soldats israéliens ont fait sauter la station d'eau de Morag qui fournissait de l'eau à un tiers des habitants de Rafah avant la guerre. Et publié fièrement leur exploit. La légende dit : "Nous sommes spécialisés dans les travaux de peinture, et les petites rénovations". Pas seulement l’armée la plus morale du monde, mais celle qui a le plus d’humour. https://x.com/ytirawi/status/2018400223677030612 |
Plus guère de nouvelles de Gaza, depuis le 10 octobre 2025… Gouvernements et médias occidentaux semblent avoir pris pour argent comptant – si pas pour prétexte - l'annonce par Trump d'un plan de paix avec un cessez-le-feu censé entrer en vigueur le 10 octobre 2025 - pour se désintéresser de ce qui se passe à Gaza depuis cette date.
Le 29 septembre, les USA présentaient à Netanyahou un plan concocté par Trump, "pour mettre fin à la guerre à Gaza". En 20 points, qui prévoyait que "si les deux parties l'acceptent, la guerre s’achèvera immédiatement. Les forces israéliennes se retireront jusqu’à la ligne convenue pour préparer la libération des otages. Pendant ce temps, toutes les opérations militaires, y compris les bombardements aériens et d’artillerie, seront suspendues, et les lignes de combat resteront figées jusqu’à ce que les conditions soient remplies pour un retrait complet par étapes." Israël dit donner son feu vert, et l'ONU le soutient.
Le 3 octobre, le Hamas accepte de libérer tous les otages restants à Gaza et de remettre l'administration de la bande à un "corps de technocrates indépendants".
Le 8 octobre, Trump annonce qu'Israël et le Hamas ont signé la première phase de l'accord, qui prévoit que tous les otages vivants ou décédés seront échangés de 2 000 prisonniers palestiniens dans les 72 heures, et qu'Israël retirera également ses forces sur des lignes prédéfinies à l'intérieur de Gaza. Un cessez-le-feu entrera en vigueur le 10 octobre.
Les promoteurs du plan comptent mettre l'ONU à la cause. Ils choisissent de jouer la carte du Conseil de Sécurité, où ses chances d'être adoubé semblent meilleures. Certains de ses membres se sont rencontrés, entre-temps, à l'occasion de diverses initiatives menées en marge de l'ONU :
- en juillet 2025, la "Conférence Internationale pour le règlement pacifique de la question de la Palestine, et la mise en œuvre de la solution à deux États", coprésidée par la France et l'Arabie Saoudite, se conclut par la "déclaration de New York", qui prévoit l'émergence d'un État de Palestine « minorisé » (subordonné et non autonome) et sera endossée par l'Assemble Générale des Nations Unies le 10 septembre.
- plusieurs États, dont la France, reconnaissent enfin, à leur tour, l'État de Palestine, lors de l'Assemblée Générale de l'ONU du 22 septembre.
- La Conférence de Charm El Cheikh, le 13 octobre, permet à Trump de faire approuver son plan pour Gaza par un grand nombre d'États, dont des États arabes et / ou musulmans. Ces derniers se voient invités à prendre part à la force internationale que le plan envisage ; ils souhaitent pour ce faire qu'un mandat de l'ONU autorise pareille participation.
Les États-Unis profitent de cette demande pour faire inscrire leur "plan de paix" à l'ordre du jour du Conseil de Sécurité - ils avaient pourtant, jusqu'alors, utilisé leur veto pour empêcher cet organe de réagir au génocide de Gaza. Dans ce brouillamini politico-médiatique, le Conseil de Sécurité contourne les prérogatives des autres organes de l'ONU :contrevenant aux avis rendus par la Cour Internationale de Justice, dans le cadre de sa saisine par l'Afrique du Sud, le 29 décembre 2023, il adopte, le 17 novembre, un "projet de résolution présenté par les États-Unis, approuvant le plan du Président américain Donald Trump visant à mettre fin à la guerre dans l’enclave palestinienne", qui prévoit, entre autres, la création d’un "Conseil de paix" pour coordonner les efforts de reconstruction ; la reprise complète de l’aide humanitaire à Gaza ; et, pour soutenir le cessez-le-feu censé avoir débuté le 10 octobre et éviter un vide politique que le Hamas pourrait exploiter, la mise en place d'une "Force internationale de stabilisation".
Cette résolution est adoptée par 13 voix pour mais deux abstentions :
- La Russie reproche au Conseil de sécurité de donner « son accord à une initiative américaine sans connaître les modalités d’action » ; critique l’absence de clarifications essentielles : pas de calendrier pour transférer Gaza sous contrôle de l’Autorité palestinienne ; pas de garanties concernant le fonctionnement du Conseil de paix et de la Force internationale de stabilisation. Mais, vu le soutien de Ramallah et de plusieurs États arabes au projet de résolution, elle n'y oppose pas de veto et renonce à son propre projet de résolution.
- La Chine déplore elle aussi le manque de clarté de la résolution, pointant notamment l’absence de précisions entourant la composition du Conseil de paix.
Seule la première phase du plan comportait des objectifs clairement définis, lesquels, si Israël s'y était appliqué, auraient atténué les souffrances infligées aux Palestiniens de Gaza et ralenti le génocide. Quatre mois après le 10 octobre, ils sont loin d'être atteints.
1. Cessez-le feu et retrait militaire : "La guerre prendra fin immédiatement. Toutes les opérations militaires cesseront. Israël se retirera jusqu’à la 'ligne jaune' convenue." Or les bombardements et tirs israéliens ont continué, tuant plus de 500 Palestiniens (au 1er février) et en blessant plus d'un millier. L’armée israélienne a étendu son occupation à 60% de Gaza, déplaçant sa "ligne jaune", et marquant sa "nouvelle frontière" par des blocs de béton.
2. Échange de prisonniers et de dépouilles : "Dans les 72 heures suivant l’acceptation de l’accord par Israël, tous les otages, vivants et morts, seront rendus.(...) Après la libération de tous les otages, Israël libérera 250 prisonniers condamnés à perpétuité et 1 700 Gazaouis détenus après le 7 octobre (y compris toutes les femmes et tous les enfants). Pour chaque dépouille d’otage israélien rendue, Israël rendra les dépouilles de 15 Palestiniens."
Le 13 octobre déjà, le Hamas libère les 20 derniers otages encore en vie –les corps des 28 derniers sont dispersés sous des tonnes de décombres et Israël bloque l'entrée de tout matériel de fouilles. Mais le Hamas parviendra à les retrouver - le dernier corps sera restitué le 26 janvier 2026. Israël détient encore plus de 10.000 prisonniers et conserve les corps de 460 Palestiniens tués.
3. Désarmement et amnistie : "Les membres du Hamas qui acceptent la coexistence pacifique et le désarmement bénéficieront d’une amnistie. Ceux qui souhaitent quitter Gaza se verront accorder un passage sûr vers les pays d’accueil." Aucun processus d’amnistie ni dispositif de passage sûr n’a été annoncé. Israël a rejeté tous les efforts des médiateurs visant à libérer les 200 membres du Hamas piégés dans un tunnel à Rafah et les a tous exécutés.
4. Reprise de l’aide humanitaire : "Toute l’aide entrera immédiatement à Gaza sans aucune entrave. La distribution se déroulera sans obstruction de part et d’autre." Seuls 20 % des 600 camions quotidiens prévus transportant nourriture, eau, carburant, médicaments et matériaux d’abri sont autorisés à entrer. 1,3 million de personnes ont besoin d’abris d’urgence – lesquels sont bloqués par Israël. Les habitants meurent de froid, de faim, de maladie ; les blessés ne peuvent être soignés sur place ni évacués à l'étranger.
En décembre, Israël annonce la suspension des activités de 37 grandes organisations internationales d’aide et poursuit ses attaques contre les installations de l'UNWRA.
5. Passage de Rafah : "Le passage de Rafah sera ouvert dans les deux sens dans le cadre du mécanisme de cessez-le-feu du 19 janvier." Israël a finalement été contraint de rouvrir le passage de Rafah ‘dans les deux sens’ le 2 février, mais cela ressemble à une plaisanterie cynique : « 150 personnes par jour pourront en sortir, et, semble-t-il, moins encore pourront revenir chaque jour dans le territoire, 50 selon certaines sources »1. Et pas question par contre d’y laisser entrer l’aide humanitaire et les médias.
Les objectifs fixés pour la première phase ne sont pas atteints ? Peu importe, l'émissaire étatsunien Steve Witkoff annonce, le 14 janvier 2026, le lancement de la deuxième phase, inaugurée le surlendemain par la première réunion du "Comité national pour l'administration de Gaza". Et le 22 janvier, Trump présente à Davos son Conseil de Paix, un nouvel organe soutenu, dit-il, par 59 pays, décrit comme un instrument de résolution des conflits opérant en parallèle des Nations unies, sans s’y substituer. Et de promettre une possible reconstruction de Gaza en trois ans… remettant sur le tapis son projet d'une "Riviera du Moyen-Orient". Ainsi qu'une force internationale, en guise de bras armé de cette administration étrangère.
C'est au cours de cette deuxième phase que vont être mises en œuvre les deux "vilenies" que Trump camoufle sous l'appellation "plan de paix" : l'imposition d'un "comité national palestinien temporaire et apolitique, composé de 15 technocrates, sous la supervision du "Conseil pour la paix", qui tiendra lieu de gouvernement à Gaza et la création d'une force internationale chargée de museler les résistances.
Le 11 décembre 2025 déjà, le journal en ligne Orient XXI2 avait dénoncé l'illégalité de la résolution du 17 novembre; elle piétine les avis consultatifs rendus en 2024 par la Cour Internationale de Justice, selon lesquels Israël devait, sans négociations, se retirer du territoire international, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite, tous les États devant œuvrer à ce retrait et à prévenir le génocide à Gaza. Elle piétine la résolution adoptée par l’Assemblée générale de l'ONU le 18 septembre 2024 "exigeant qu’Israël mette fin à sa présence illicite dans le Territoire palestinien occupé, et ce au plus tard dans 12 mois". Pire, le Conseil de Sécurité prétend "dire le droit", en lieu et place de ces deux instances. Presque un "coup d'État". Car, selon la Charte de l'ONU, le Conseil de Sécurité est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24), il peut décider de mesures s’imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l’emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Mais il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2). Bref, il ne légifère pas plus qu'il ne tranche.
Orient XXI souligne que la force internationale, telle que définie dans la résolution, n'agira pas en tant qu'opération de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l’autorité de l’ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ce sera une force d'occupation, chargée principalement de réaliser ce que l’armée israélienne n’a pu accomplir : assurer "la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu’elles soient rebâties, ainsi qu’en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques."
Une force d'occupation au service d'"une occupation qui ne dit pas son nom" poursuit Orient XXI, car il s'agit de mettre en place une sorte de gouvernement ("une administration transitoire"), sous l’autorité d’un "Conseil de paix", qui aurait pour vocation d’"œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l’exécution des programmes de relèvement économique". Le Conseil de Sécurité dote ce "Conseil de Paix" d’une "personnalité juridique internationale" lui permettant de conclure tous accords ou contrats. Le plan de relèvement économique sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses et prospères… "Un conseil d'occupation et de spoliation", dénonce Orient XXI.
1. Le Soir, 2 février 2026
2. Orient XXI, 11 décembre 2025