Que pensent les gens d'en bas des guerres en cours? Celles et ceux qu'on croise en rue, sans souvent les voir. Petit essai dans un quartier populaire de Bruxelles.
![]() L'axe Lemonnier-Anspach, alias La Jonction, vieille saignée seigneuriale du tissu populaire |
Ce petit reportage, sur la base d’un échantillon aléatoire parfaitement non représentatif, a été effectué, les 7 et le 9 avril, sur l’axe bruxellois allant de la gare du Midi à la Bourse, boulevard Lemonnier (pas Camille, Maurice), zone assez monoculturelle, délabrée, paupérisée, saccagée par les grands travaux inutiles du moment mais tellement humaine, au sens sereinement joyeux et fataliste du terme.
La question posée, la voici: Comme vous le savez, l’Union européenne a condamné et puni de mille manières la Russie pour son attaque de l’OTAN en Ukraine, mais zéro, rien du tout, quand États-Unis et Israël attaquent l’Iran. Qu’en pensez-vous?
Trouille devant Trump
C'est le jeu. Nombreux ne répondront pas, une vingtaine, pressés par le temps, un train à prendre, un boulot qui n'attend pas, voire par une hostile indifférence. Nombreuses réponses seront évasives, néanmoins révélatrice. Cette vieille dame d’origine nord-africaine qui lâche "Je ne m’occupe pas de tout ça. Tout ça m’angoisse." Et puis toutes ces réactions mettant en avant "l'hypocrisie" de l'Union européenne, le "deux poids, deux mesures", voire, tel Hanza, 27 ans, sans emploi, ou Christian, 53 ans, employé informaticien: "la peur de Trump". D'autres, encore, mettent en cause le sionisme, en qualifiant notre gouvernement de "nazis". Climat, climat...
Mais voilà Shannah, 29 ans, serveuse. Elle descend de son vélo repeint jaune pour déposer un pli dans une centrale de l’Horeca. Elle a peu de temps mais quelques minutes, ça va. Chez elle, c'est une même insistance sur l’hypocrisie de l’Union européenne, avec le sentiment qu’on a affaire à "une coalition entre certains pays avec des amitiés un peu cachées." Elle ajoute: "Les médias agissent en sorte que les gens n’en parlent pas." Hum, de la réflexion!
Lucia, 70 ans, quant à elle, est venue du Québec. Elle a rendez-vous dans le coin avec une amie de Spa pour passer un bon moment à la taverne Cirio. Elle n'est pas pressée, c’est qu’il fait vraiment très beau, un soleil méditerranéen caresse façades et asphalte."Ça m’interpelle," dit-elle d’office. Puis: "Israël, on n’ose pas lever le doigt contre." Glissant ensuite: "Je ne suis pas pour Israël." On l’avait compris.
Racisme, peut-être aussi
D’abord réticent, Jean-Michel deviendra prolixe. Belgo-belge, cheveux longs, 61 ans, l’âge d’avoir été hippie. Il est en chaise roulante, deux bas de jambes perdues. "Je prends tout cela avec philosophie," dit-il. Ceux qui décident de la guerre "sont des cons". Des "cons" élus par la population, tout de même? Cela ne change pas son analyse: "Ce sont aussi des cons... Et, puis, vous avez remarqué, on ne parle plus de Gaza, de l’Ukraine, la seule chose qui compte, c’est le pétrole – dont on annonce la baisse! Tout le monde heureux!" Dose de cynisme, là.
Quelques enjambées plus loin, c'est Louise, 28 ans, serveuse elle aussi, dans un petit bistrot "culturel" en passe d'être inauguré: "Je ne suis pas du tout d’accord, évidemment! Je pense qu’il y a une affaire d’affinités [entre décideurs] et de racisme, on est entre Blancs, Union européenne et États-Unis. J’ai beaucoup manifesté pour Gaza mais, là, le silence de l’Union européenne, cela revient évidemment à approuver l’agression de l’Iran."
On termine avec Joée, 15 ans, student, dont on sent qu’elle cherche autant ses mots que ses idées. "Ce n’est pas juste," dit-elle, "Il doit y avoir égalité dans les droits de l’homme et l’Union européenne devrait s’exprimer." On sent l'argument provenir en direct des sirupeuses "valeurs" enseignées à l'école et on aimerait la revoir dans, mettons, cinq ou dix ans.
De ces quelques brefs aperçus du jugement géopolitique populaire, au raz des pâquerettes, que dire? Saute aux yeux, bien sûr, le décalage, le gouffre, entre la vox populi des gens d’en bas et la sphère des dirigeants politiques appuyée par les discours d’accompagnement de la grande presse dite dominante, mais de moins en moins lue. Tout un monde les sépare.
Décalage, encore, entre la production d’analyses critiques par des organes tels qu’Alerte OTAN, et la faculté pour le plus grande nombre de se les approprier. Quelques témoignages épars ne font évidemment pas un docte printemps, mais demeure ce fil rouge révélateur: pas une seule réponse n'a été favorable à l'Union européenne. Peut-être le résultat eût-il été différent dans un quartier où déambulent des petits bourgeois. Ce sera pour une prochaine fois.