Comité de Surveillance OTAN

Alerte OTAN !

Alerte OTAN n° 9
mars 2003

Éditorial

Les pays membres (ou futurs membres) de l’OTAN : Leur participation dès maintenant à la guerre contre l’Irak
Claudine Pôlet

L'administration Bush ébranle la démocratie américaine, prépare un nouveau crime de guerre et sape l'avenir de l'UE
Pierre Piérart

Turquie : L'OTAN viole sa propre charte
Roland Marounek

L’OTAN pourrait jouer un rôle prédominant en Afghanistan
Roland Marounek

Européens, encore un effort si vous voulez vous joindre au genre humain
Jean Bricmont

Nous dénoncons les arrestations préventives des pacifistes à Melsele !

Balkans : Chômage et crime sous occupation OTAN
Georges Berghezan


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Européens, encore un effort si vous voulez vous joindre au genre humain

On raconte l'histoire d'un athée anglais à qui un croyant demandait quelle serait sa réaction lorsque, après sa mort, il se trouverait en présence de Dieu le Père et de tous les saints. Il répondit qu'il leur dirait simplement : " Messieurs, je me suis trompé ". De même, je reconnais volontiers m'être trompé à propos de la résolution 1441 des Nations Unies qui autorise les inspections actuelles en Irak. Pas sur l'essentiel, à savoir le fait que cette résolution est inique et que l'idée de désarmer l'Irak et lui seul, vu les menaces qui pèsent sur ce pays et vu les armes de destruction massives possédées par Israël, est typique d'une mentalité coloniale : nous pouvons vous menacer, mais vous n'avez pas le droit de vous défendre, ce qui est un corollaire du fait que nos dirigeants ont des intentions nobles (par définition) et les vôtres pas. Il n'y a pas non plus de doute que, pour les États-Unis, cette résolution n'était qu'une façon de donner une façade légale à une guerre décidée depuis longtemps.

Mais j'avais sous-estimé différents facteurs : d'abord, réaction des Irakiens et du monde arabe. La diplomatie irakienne a été tout sauf idiote : ils ont fait la paix avec leurs voisins, même avec le Koweït, et ont accepté toutes les humiliations liées à l'application de 1441. Mais cette souplesse tactique permet de retourner l'arme de l'humiliation contre l'Occident : lorsque les inspecteurs arrêtent des cours et des examens pour fouiller dans les bancs des étudiants, l'effet dans le monde arabe est d'augmenter la sympathie pour l'Irak.. Ce qui fait que maintenant, même dans les milieux dirigeants occidentaux, on se rend compte que la guerre pourrait avoir des conséquences dangereuses, au moins à long terme, et ne se résume peut-être pas à une simple opération de police pour " libérer " le peuple irakien de la dictature du méchant Saddam Hussein. Ceux parmi les défenseurs autoproclamés des droits de l'homme qui persistent à croire ce genre de choses n'ont qu'à faire un tour dans les quartiers musulmans de nos villes pour voir combien ils sont attendus en libérateurs dans le monde arabe. On leur répondra par un slogan entendu mille fois dans les manifestations anti-guerre : " libérez la Palestine ".

Il est tout à fait possible qu'une partie des Irakiens, même une majorité, soient soulagés si la guerre se termine rapidement et qu'ils se résignent à une occupation américaine, ou même l'acceptent comme un moindre mal, si elle est accompagnée d'une levée de l'embargo. Mais cela ne résoudra aucun problème à long terme. En particulier, c'est une illusion de croire qu'une véritable démocratie pourrait s'installer en Irak sous égide américaine, car il y a deux choses que le monde arabe veut et dont les Américains ne veulent en aucun cas : réellement contrôler leur pétrole et soutenir la résistance palestinienne.

De plus, toute l'opération (la guerre de 91, le désarmement unilatéral et l'embargo ayant pour but affaiblir l'Irak et le coup final porté aujourd'hui) sera vue dans le monde musulman, et cela avec raison, comme un chapitre de plus dans une longue histoire de domination qui inclut l'offensive de Suez en 1956, la création d'un Koweït " indépendant " (par les Britanniques en 1961), les interventions au Liban (dont l'invasion israélienne en 1982), la mise en place de régimes néo-coloniaux, les menaces sur la révolution nationaliste en Irak (bien avant Saddam Hussein), la création de l'État d'Israël et le soutien constant à celui-ci, ainsi qu'aux monarchies pétrolières les plus obscurantistes.

J'avais sous-estimé aussi l'arrogance et l'incompétence de l'administration américaine, ainsi que les effets que cela produirait. Qu'à court d'arguments, les services d'espionnage les plus puissants de l'histoire, munis de moyens électroniques super sophistiqués, en viennent à plagier un travail d'étudiant vieux de plus de 10 ans était quand même difficile à prévoir (ah si seulement nos penseurs néo-libéraux pouvaient s'indigner devant tant d'incompétence bureaucratique, ayant lieu de plus dans leurs pays modèles !). Qu'en plus de cela, les États-Unis poussent huit gouvernements européens à les soutenir contre l'immense majorité de leurs opinions publiques était au moins aussi stupide que n'était intelligente la diplomatie irakienne.

Finalement, j'avais sous-estimé la force du mouvement alter-mondialiste et sa capacité à se mobiliser sur les problèmes de paix et de guerre. Après tout, le début de ce mouvement remonte à 1999, lors des manifestations de Seattle. L'année 1999, c'est aussi l'année de la guerre du Kosovo, qui était encore moins légitime aux yeux du droit international que la guerre à venir, mais qui n'avait suscité que de faibles protestations. Il a fallu un temps pour, qu'à l'intérieur de ce mouvement, on prenne conscience du fait que l'ordre économique injuste qui est dénoncé ne peut être maintenu, in fine, que par un rapport de force dont l’armée américaine est l'ultime rempart.

Reste à savoir où les événements récents vont nous mener. Il n'est pas clair que les gouvernements européens aient mesuré les conséquences de leur embryon de rébellion. Les États-Unis ont plus d'un tour dans leur sac et il reste à voir comment ils vont faire payer cette désobéissance à leurs chers alliés (au moyen de boycotts par exemple ou en essayant de chasser la France de son pré carré africain) ; le principal crime de la France et de l'Allemagne est sans doute que leur fronde libère la parole de pays du tiers-monde dont les gouvernements peuvent enfin dire ce que leur population pense, sans risquer d'être en première ligne face à la colère américaine. D'autre part, les gouvernements européens rebelles ont, après des décennies dominées par des mesures de régression sociale, enfin pris une mesure réellement populaire. Revenir en arrière risque d'être aussi délicat que d’aller de l’avant.

Mais, à moins d'un retournement de situation toujours possible (une capitulation de l'Europe ou de l'Irak), pour les peuples du monde entier, les événements récents pourraient être une victoire sans précédent depuis la fin de la guerre du Viêt-Nam. En effet, les États-Unis risqueraient alors de perdre la guerre avant de la commencer. En effet, imaginons par impossible qu'ils renoncent à attaquer et que le gouvernement irakien reste en place. Que vont penser les Brésiliens, les Argentins, les Vénézuéliens, les Palestiniens et, de façon croissante, les autres peuples du tiers-monde? Que l'empire américain n'est pas invincible après tout et que les transformations sociales et politiques auxquelles ils aspirent ne seront plus nécessairement bloquées, comme elles l'ont été tant de fois dans le passé, par une intervention des États-Unis. Et c'est bien pour cela, plus encore que pour les raisons traditionnellement invoquées (le pétrole, Israël, etc.), que la guerre est inévitable. Mais si la guerre est menée sans l'aval du Conseil de Sécurité de l'ONU, elle sera extrêmement impopulaire, même aux États-Unis. Leur seul espoir résiderait alors dans une guerre-éclair, avec relativement peu de morts visibles, et c'est bien ce vers quoi s'oriente leur stratégie, dite de " choc et peur ". Huit cents missiles de croisière en deux jours pour éliminer tout ce qui rend la vie possible dans une ville relativement moderne comme Bagdad. Éliminer " l'eau et l'électricité " de façon à ce qu'en quelques jours, les Irakiens soient " physiquement, émotionnellement et psychologiquement épuisés ", si l'on en croit des déclaration faite à la chaîne CBS par Harlan Ullman, conseiller de l'armée américaine. Faisant référence à l'effet d'Hiroshima, il souhaite faire en sorte que les Irakiens " abandonnent, pas qu'ils combattent ".

Que faire dans le mouvement alter-mondialiste et dans le mouvement de la paix ? Ne pas se laisser impressionner par les cris de victoire qui accompagneront la chute de Bagdad, mais " continuer le combat " en l'approfondissant. On pourrait par exemple créer un mouvement mondial d'opposition aux bases américaines hors de leur territoire. Tout empire a besoin de telles bases, à la fois pour des raisons militaires et comme postes avancés susceptibles d'être attaqués et qui donc ont constamment besoin d'être protégés. On pourrait aussi demander l'analogue de la taxe Tobin pour les dépenses militaires - que les pays les plus puissants diminuent leurs dépenses dans ce secteur et que le montant épargné soit utilisé pour le développement ou pour permettre l'annulation de la dette du tiers-monde. Exiger la production massive de médicaments génériques au lieu de la bloquer. Refuser ce qui sera sûrement l'objet d'appels pressants dans les mois à venir, à savoir une militarisation accrue de l'Europe : personne ne va nous attaquer, donc nous n'avons pas besoin de plus d'armes. En particulier, nous ne devons jamais nous laisser tenter par l'idée de faire dans le tiers-monde ce qu'y font les Américains, mais " en mieux " Au contraire, nous devrions nous unir au reste du monde pour exiger le respect strict du droit international, en particulier par les pays les plus puissants.

Tout cela ne se fera pas en un jour et peut paraître utopique. Mais que la rencontre entre la détermination des peuples arabes et le mouvement anti-guerre en Occident arrive à diviser le condominium impérial États-Unis - Europe et à mettre les États-Unis dans l'embarras dans lequel il se trouvent aujourd'hui semblait impossible il y a quelques mois à peine. Après les manifestations du 15 février, le New York Times concédait qu'il y avait peut-être encore deux super-puissances : les États-Unis et l'opinion publique mondiale. Faisons en sorte que la deuxième, qui est la seule légitime, finisse par contrôler la première.

Jean Bricmont
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