Le discours sur la « guerre hybride russe » : une nouvelle stratégie de tension de l’OTAN ?

Thomas Fazi
7 octobre 2026

Ces derniers temps, il ne se passe pas un jour en Europe sans qu’une alerte aux drones, un incendie ou une coupure d’électricité ne soit imputée à la Russie. On nous dit que ces incidents s’inscrivent tous dans le cadre d’une « guerre hybride » implacable que la Russie mène contre l’Europe — une guerre qui implique des incursions de drones, des violations de l’espace aérien, du sabotage, des incendies criminels, de cyberattaques et bien d’autres choses encore. On nous dit que cela « comprend des complots visant à placer des engins incendiaires à bord d’avions-cargos de DHL, à faire sauter des voies ferrées en Pologne et à incendier des entrepôts et des centres commerciaux partout en Europe », ainsi que « des actes de sabotage contre des entreprises et l’industrie de la défense en Europe », et « des attaques contre des infrastructures critiques européennes » — mais aussi, apparemment, l’envoi d’agents secrets pour déféquer dans les toilettes des députés finlandais. On nous dit également que « ces attaques ont commencé peu après que la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 », et qu’elles se sont intensifiées ces derniers mois et ces dernières semaines. Selon Kaja Kallas, « l’Europe est confrontée à une prolifération rapide des actes de sabotage et des violations de l’espace aérien ».

Les tensions se sont considérablement aggravées le mois dernier après que l’Allemagne eut officiellement attribué à la Russie une tentative d’attaque à l’aide d’un drone piégé à l’aéroport de Leipzig/Halle ; les enquêtes qui ont suivi auraient permis de remonter jusqu’aux services de renseignement militaires russes. Cela a considérablement fait monter les enjeux : il s’agissait de l’un des incidents les plus graves survenus sur le sol allemand jamais officiellement imputés à Moscou par Berlin — même s’il s’agissait d’une tentative "ratée". Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a déclaré que cette attaque « s’inscrit dans un schéma plus large d’opérations hybrides russes en Europe ».

En l’espace de quelques heures, les dirigeants de l’UE et de l’OTAN, dans plusieurs capitales, avaient non seulement accepté cette attribution, mais s’étaient également mis d’accord sur la signification de cet incident : il s’agissait d’un élément d’une campagne coordonnée, avec un mobile connu, nécessitant une réponse prédéterminée, à savoir des sanctions et un soutien accru à l’Ukraine. « Les preuves sont claires », a déclaré le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, le jour même de l’annonce du gouvernement allemand — bien qu’à ce moment-là, les Allemands n’aient encore partagé aucune preuve, ni avec le public ni, semble-t-il, avec les autres gouvernements de l’UE et de l’OTAN. Le président français Emmanuel Macron a également déclaré que cette attaque constituait une preuve évidente que « la menace hybride russe contre les Européens… s’est intensifiée ». Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski, a averti que la confrontation entre la Russie et l’Europe devenait de plus en plus "cinétique", ajoutant que « la Russie est en guerre contre l’Europe ». « C’est la nouvelle norme », a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Comme pour le confirmer, quelques semaines plus tard seulement, le 29 septembre, le gouvernement estonien a officiellement accusé les services spéciaux russes d’avoir commandité un incendie criminel contre le bâtiment de la société de défense estonienne Milrem — ce qui constitue une nouvelle escalade par rapport au schéma antérieur d’attributions présumées mais non officielles à la Russie.

Des avertissements que le pire est à venir

Parallèlement, on nous répète sans cesse que la Russie a l’intention d’aller encore plus loin - autrement dit que nous devrions nous préparer à des attaques bien plus graves contre l’Europe, qui pourraient survenir d’un jour à l’autre. En l’espace de quelques jours, il a été rapporté que « des responsables des services de renseignement européens ont évoqué la possibilité d’un test imminent de l’OTAN par la Russie, l’un d’entre eux affirmant qu’une attaque potentielle pourrait survenir d’ici ‘quelques mois, et non des années’ » ; que, selon le FBI, « la Russie prépare des assassinats ciblés à travers les États-Unis et dans des pays européens » ; et qu’il existe un rapport de la CIA mettant en garde l’Italie, la France et l’Espagne contre une opération russe potentielle impliquant des attaques de drones lancées depuis des navires marchands en mer Méditerranée - c’est du moins ce qu’a affirmé le journaliste qui a publié ce « scoop » dans El Mundo, se référant à une source anonyme proche du ministère lituanien de la Défense.

L’article a fait l’objet d’une couverture médiatique massive à l’échelle mondiale — pourtant, en moins de 24 heures, tant le ministre italien de la Défense Guido Crosetto que Macron ont fermement nié avoir reçu un tel avertissement et ont rejeté ces allégations comme étant sans fondement, laissant entendre que l’histoire avait été inventée soit par la « source anonyme », soit par le journaliste lui-même. Cet épisode montre également que de telles allégations, surtout lorsqu’elles sont présentées sans la moindre preuve à l’appui, doivent être traitées avec une extrême prudence — en particulier lorsqu’elles reposent dès le départ sur une logique bancale. Dans ce cas précis, par exemple, on peut raisonnablement se demander quel intérêt la Russie aurait à attaquer l’Espagne et l’Italie, deux des partisans les moins enthousiastes de la guerre sans fin en Ukraine.

Mais il y a eu des allégations encore plus étranges. Ces dernières semaines, un message coordonné a circulé au sein de l’OTAN selon lequel la Russie pourrait préparer une « attaque sous faux drapeau … au cours des prochains mois » — c’est-à-dire une frappe de drone ou de missile que la Russie qualifierait ensuite d’ "accident", ou alors dont elle tenterait d’attribuer la responsabilité à l’Ukraine. Mais en quoi l’un ou l’autre de ces scénarios profiterait-il à la Russie ? Ils se sont déjà tous deux produits — on a recensé plusieurs cas de drones russes et ukrainiens égarés pénétrant dans l’espace aérien de l’OTAN près de la frontière avec l’Ukraine (voir ci-dessous) — et le seul effet a été de durcir la position de l’OTAN. De plus, si la Russie cherchait à se prévaloir d’un déni plausible, pourquoi aurait-elle prétendument laissé des traces partout lors de la tentative d’attaque par drone à Leipzig/Halle ? Et comment ces affirmations s’accordent-elles avec l’affirmation contraire selon laquelle la Russie pourrait lancer une attaque ouverte contre un pays de l’OTAN « d’ici quelques mois », comme l’ont récemment déclaré les services de renseignement danois ? Quelle est la bonne version ? Mais on n’attend pas de nous que nous posions des questions ou que nous soulignions les incohérences de ce récit ; on attend simplement de nous que nous croyions ce que nos médias et nos gouvernements nous disent.

La Russie est-elle sur le point d’attaquer ? Même l’OTAN n’en est pas sûre

Bien sûr, aucun d’entre nous n’a le moyen de savoir ce que la Russie prévoit de faire, d’autant plus qu’il s’agit d’une situation dynamique dans laquelle les actions de la Russie sont influencées par celles de l’OTAN et vice versa. Le président russe Vladimir Poutine, pour sa part, nie toutes les allégations et a déclaré à plusieurs reprises — tout récemment, le 19 septembre — que la Russie n’a « aucune intention agressive envers l’Europe ou les pays européens » et qu’elle est prête à rétablir ses relations et à coopérer avec ses voisins européens — tout en accusant les dirigeants européens d’utiliser la prétendue menace russe pour justifier leurs propres politiques et chercher à provoquer une escalade avec Moscou. Bien sûr, on pourrait faire valoir que si la Russie s’apprêtait à attaquer, elle ne le dirait pas aux Européens à l’avance, et que ses propos ne devraient donc pas être pris au pied de la lettre.

C’est vrai, bien sûr. Dans le même temps, dans la mesure où la plupart des États sont des acteurs rationnels qui ont tendance à penser et à agir de manière stratégique — et la Russie correspond certainement à cette description —, on peut se demander quel intérêt rationnel ou stratégique la Russie aurait à lancer une attaque contre l’Europe qui pourrait facilement déboucher sur une guerre totale entre l’OTAN et la Russie, d’autant plus que le refus de la Russie, jusqu’à présent, de riposter de la même manière aux attaques ukrainiennes soutenues par l’OTAN sur son territoire, y compris contre des civils, a probablement été motivé précisément par le désir d’éviter une telle issue. Il est intéressant de noter que ce scepticisme est partagé même par certaines voix au sein de l’OTAN.

Les services de renseignement extérieurs estoniens, par exemple, ont écrit dans leur rapport annuel 2026, publié en février : « Il n’y a… pas lieu de paniquer. Selon l’évaluation des services de renseignement extérieurs estoniens, la Russie n’a pas l’intention d’attaquer militairement l’Estonie ni aucun autre État membre de l’OTAN au cours de l’année à venir. Il est probable que nous arrivions à une évaluation similaire l’année prochaine ». Même le président finlandais Alexander Stubb, par ailleurs très belliciste à l’égard de la Russie, a réfuté les avertissements de ses homologues européens selon lesquels la Russie pourrait attaquer l’OTAN dans un avenir proche, affirmant que les services de renseignement d’Helsinki ne voyaient aucun signe d’une menace militaire imminente. « Nous n’en voyons pas les preuves », a déclaré M. Stubb. « D’après nos renseignements, nous constatons une certaine activité, mais aucune menace militaire imminente pour l’instant ». En effet, comme l’a rapporté Politico, même l’évaluation officielle de l’OTAN reste qu’il n’y a pas de menace imminente : « À l’heure actuelle, nous ne voyons aucune menace imminente d’attaque », a déclaré un responsable de l’OTAN s’exprimant au nom de l’organisation. Le 29 septembre, lors d’une conférence de presse conjointe de l’OTAN, le Premier ministre lituanien Mindaugas Sinkevičius a déclaré avoir demandé à Mark Rutte des preuves concrètes issues des services de renseignement indiquant que la Russie préparait une attaque imminente, et avoir reçu la confirmation qu’il n’en existait aucune. « J’ai demandé [à Rutte] s’il y avait des preuves, de vraies preuves, que la Russie préparait quelque chose ? Mais il n’y a en réalité rien ».

Cela montre que même les propres évaluations de l’OTAN sont très contradictoires. Du point de vue de l’opinion publique, toutefois, cela ne change pas grand-chose, car les affirmations faisant état d’une attaque imminente l’emportent largement sur les évaluations plus prudentes, qui ne font généralement l’objet d’aucune couverture médiatique. Quoi qu’il en soit, en l’absence de preuves allant dans un sens ou dans l’autre, les spéculations sur des scénarios futurs ne restent finalement que cela : des spéculations — d’autant plus qu’il faut partir du principe que la posture de la Russie n’est pas figée, mais qu’elle est inévitablement influencée par les actions de l’OTAN. Ce que nous pouvons évaluer avec une certaine certitude, c’est ce que la Russie a entrepris jusqu’à présent — ce qui nous fournit en retour le meilleur aperçu possible de ce qu’elle pourrait faire ensuite. La question qu’il convient donc de poser est la suivante : les preuves corroborent-elles les affirmations occidentales selon lesquelles la Russie mène une « guerre hybride » contre l’Europe ?

Les rapports sur la « guerre hybride » — et leurs incohérences

Il existe plusieurs bases de données et rapports qui prétendent quantifier la guerre hybride menée par la Russie, et qui sont souvent cités comme preuve d’une campagne russe coordonnée et s’intensifiant. Parmi ceux-ci figurent les ensembles de données et les rapports de l’European Repository of Cyber Incidents, qui se concentre exclusivement sur les cyberattaques, de l’université de Leyde, du Soufan Center, de l’Associated Press, du groupe de réflexion américain Center for Strategic and International Studies (CSIS), de l’International Institute for Strategic Studies (IISS), basé au Royaume-Uni, et du groupe de réflexion GLOBSEC, basé à Bratislava. Pris individuellement et au pied de la lettre, chacun de ces rapports brosse un tableau apparemment accablant, comprenant des dizaines — voire, dans certains cas, des centaines — de sabotages, d’attaques et d’opérations d’influence présumés, couvrant plusieurs pays européens sur de nombreuses années. De quoi inquieter en effet.

Cependant, lorsqu’elles sont lues en parallèle et en détail, elles racontent une histoire très différente : les chiffres divergent considérablement ; le concept central n’est pas défini ; l’attribution repose souvent sur rien de plus que des articles de presse faisant état de soupçons officiels ; et les mises en garde des rapports eux-mêmes — enfouies dans les notes de bas de page, les annexes et les sections consacrées à la méthodologie — viennent souvent contredire les affirmations formulées dans leurs résumés.

Pour commencer, les chiffres ne concordent pas. Selon le rapport que l’on consulte, la Russie aurait mené entre 52 et 255 attaques hybrides en Europe après février 2022 — soit un écart de cinq fois pour ce qui est censé être la même campagne. Le Soufan Center, qui ne couvre que six pays — dont deux, la Moldavie et la Géorgie, ne font pas partie de l’UE —, recense plus d’incidents pour la seule année 2025 que le CSIS pour trois ans sur l’ensemble du continent. Les chiffres divergent car il n’existe pas de réponse consensuelle à la question la plus fondamentale : qu’est-ce qu’une attaque hybride ? Le document de l’IISS lui-même concède que la guerre hybride est « un terme amorphe » dont les définitions varient considérablement. Certains rapports se limitent aux attaques physiques et aux complots, ce qui malgré tout va de l’incendie criminel au collage d’autocollants pro-Kremlin, en passant par le vandalisme et les graffitis ; d’autres incluent des « opérations d’influence » telles que les manifestations mensuelles pour la paix à Amsterdam ; d’autres encore vont jusqu’à inclure les passages de la marine russe dans la Manche. En fin de compte, ce terme peut être utilisé pour englober presque tout. La plus grande différence dans les chiffres tient au traitement réservé aux (prétendues) observations de drones attribuées à la Russie — qui se comptent par centaines mais qui, dans la plupart des cas, ont finalement été démenties (voir ci-dessous) — et qui sont donc exclues de la plupart des rapports, bien qu’elles aient fait l’objet d’une couverture médiatique massive et qu’elles aient largement contribué à l’hystérie autour de la « guerre hybride ».

De plus, dans la plupart des cas, les preuves reliant la Russie à ces incidents sont très faibles — voire inexistantes. Dans l’ensemble de ces rapports, la preuve que la Russie serait à l’origine d’un incident donné se résume généralement à un article de presse rapportant que des responsables le soupçonnent. Il n’y a aucune vérification indépendante : si un gouvernement affirme « c’est la Russie qui est responsable », l’incident est ajouté à la liste — même en l’absence de toute preuve. De plus, l’ensemble de données de Leyde inclut des incidents qui ont été associés à la Russie par des responsables ou des responsables politiques, ou mis au jour par des enquêtes journalistiques — mais aussi ceux qui « semblaient simplement s’inscrire dans un schéma » d’événements similaires. Les rapports s’appuient également les uns sur les autres. L’ensemble de données de l’IISS repose sur celui de Leyde ; GLOBSEC cite les chiffres de Leyde, l’IISS et un décompte de l’AP ; le CSIS cite les recherches de Leyde ; le Soufan Center a interviewé l’auteur de l’ensemble de données de Leyde. En fin de compte, la plupart des pistes ramènent au même ensemble de reportages médiatiques reprenant des déclarations officielles — dans la plupart des cas, évoquant une une implication russe «possible» ou «probable». Or ces déclarations officielles ne sont pas neutres. Le rapport de l’IISS, fait remarquable, le reconnaît lui-même : les décisions d’attribution sont « rarement prises dans un vide politique », et les déclarations publiques « reflètent autant des calculs stratégiques plus larges que leur confiance dans les preuves ».

De même, bon nombre des organisations à l’origine de ces rapports ne peuvent être considérées comme neutres. L’IISS, le CSIS et GLOBSEC entretiennent tous des liens financiers avec des fabricants d’armes étatsuniens et européens (GLOBSEC compte parmi ses donateurs l’entreprise de défense Helsing, que la guerre en Ukraine a transformée en la start-up la plus valorisée d’Europe), ainsi qu’avec l’establishment transatlantique, et sont connus pour leur approche belliciste vis-à-vis de la guerre en Ukraine et de la Russie. Le langage utilisé dans les rapports eux-mêmes trahit leur engagement idéologique. La note du CSIS soutient que l’OTAN devrait abandonner sa « mentalité d’autodissuasion » et lancer une « campagne offensive calibrée » contre la Russie. L’IISS préconise une « position plus affirmée et proactive », son président, Lord Mark Sedwill, affirmant que la Grande-Bretagne était en guerre contre la Russie. Le rapport du GLOBSEC parle de « terrorisme d’État ».

Mais, en réalité, comme indiqué plus haut, ces rapports contiennent eux-mêmes très peu d’éléments probants, voire aucun, pour étayer le discours selon lequel « la Russie est en guerre contre l’Europe ».

Hormis la poignée d’actes de sabotage ayant donné lieu à des condamnations — dont il sera question ci-dessous — et même dans ces cas-là, où seuls des liens ténus ont été établis avec l’État russe, la quasi-totalité des incidents répertoriés dans ces rapports repose uniquement sur des allégations non étayées formulées par des responsables occidentaux, des services de sécurité ou des médias, souvent sans présentation de preuves (comme nous le verrons, cela s’applique également à des actions officiellement attribuées, comme l’incident du drone à Leipzig/Halle). Comme l’admet l’Associated Press, « [i]l est souvent difficile de prouver l’implication de la Russie, et le Kremlin a nié mener une campagne de sabotage contre l’Occident. Mais de plus en plus de gouvernements attribuent publiquement ces attaques à la Russie ». Ce discours constant sur des attaques russes "possibles" ou "potentielles" finit par créer dans l’opinion publique l’impression d’une campagne implacable menée contre l’Europe, même en l’absence de preuves. Comme l’a fait remarquer Ivo Capaul de l’ETH Zurich, l’effet de la couverture médiatique et du climat politique (de manière tout à fait délibérée, ajouterais-je) est de créer des « biais cognitifs sous la forme d’une illusion de regroupement » — c’est-à-dire percevoir des liens entre des points de données qui ne sont pas nécessairement connectés, voire qui, dans certains cas, n’existent pas du tout.

Ces allégations ne résistent pas à un examen minutieux

Ce qui frappe en effet, c’est le nombre d’allégations de sabotage russe largement relayées par les médias qui se sont finalement effondrées après un examen même superficiel. L’un des cas les plus tristement célèbres s’est produit en septembre de l’année dernière, lorsqu’il a été largement rapporté (initialement par le Financial Times) que la Russie avait brouillé, « de manière irresponsable », le GPS de l’avion d’Ursula von der Leyen au-dessus de la Bulgarie, forçant les pilotes à atterrir à l’aide de « cartes papier » après avoir « tourné en rond au-dessus de l’aéroport pendant une heure » . Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, n’a pas tardé à suggérer que cet incident s’inscrivait dans un schéma plus large de « guerre hybride » comprenant des « cyberattaques et la coupure de câbles sous-marins ». Un tollé général s’en est suivi. Cependant, l’histoire s’est effondrée en quelques heures : un service de suivi des vols a démontré que le signal n’avait jamais été perdu et que l’avion n’avait en réalité que 9 minutes de retard. Le Premier ministre bulgare, Rosen Zhelyazkov, a déclaré qu’il n’y avait pas lieu d’ouvrir d’enquête. Il s’agissait là d’un cas significatif où des allégations diffusées par des sources proches des plus hautes sphères de la Commission européenne ont été clairement démenties, sans pour autant que ces allégations aient jamais été rétractées ou clarifiées. Elles n’ont pas non plus donné lieu à un examen plus approfondi du discours sur la « guerre hybride russe ».

Mais ce n’était pas un cas isolé : d’innombrables allégations de sabotage ou d’activités hybrides russes ont été massivement amplifiées par les médias, pour être ensuite démenties ou avérées fausses — ces rectifications passant, elles, largement inaperçues. En novembre 2024, une série d’incidents ayant endommagé des câbles en mer Baltique a fait l’objet d’une large couverture médiatique. Cette couverture a été alimentée par des décideurs européens attribuant ouvertement ces incidents à la Russie avant même que les enquêtes ne soient terminées. L’absence d’informations claires a suscité des spéculations publiques quant à l’identité des responsables de ces incidents et aux circonstances exactes dans lesquelles ils s’étaient produits. Les autorités finlandaises ont arraisonné un navire, soupçonné de faire partie de la « flotte fantôme » russe utilisée pour contourner les sanctions, après que ce câble et d’autres aient été endommagés. Il s’est finalement avéré que les dommages subis par les câbles sous-marins de la mer Baltique avaient été causés par des navires battant pavillon de Hong Kong et de la Chine — et non par des navires russes. Les services de renseignement finlandais (SUPO) ont fait remarquer que « d’un point de vue statistique, le nombre de cas de dommages causés aux câbles ces dernières années est tout à fait habituel en mer Baltique ». Une fois de plus, les autorités européennes n’ont présenté aucune excuse pour cette fausse affirmation. [pire que cela, cette histoire continue de tourner, un peu comme les histoire de bébés décapités ou mis dans le four le 7 octobre]

Ce même mois, un avion de DHL s’est écrasé en Lituanie. Plusieurs responsables européens ont laissé entendre que cet accident pourrait être le résultat d’un sabotage russe, ces allégations ayant été largement amplifiées par les médias occidentaux. Le jour même de l’accident, avant même qu’une enquête n’ait été menée, Annalena Baerbock, alors ministre allemande des Affaires étrangères, a évoqué la possibilité qu’il s’agisse d’un "incident hybride", faisant référence à la récente coupure des câbles de la mer Baltique. Le général Carsten Breuer, chef d’état-major de la Bundeswehr, est allé encore plus loin, suggérant qu’il s’agissait peut-être d’un "test" de la Russie visant à repérer des faiblesses, déclarant : « Nous avons été confrontés à une situation similaire plus tôt cette année, et il s’est maintenant produit quelque chose qui correspond à ce schéma », ajoutant que le Kremlin pourrait être en train de « tester les vulnérabilités ». Quelques jours après le crash, Sir Richard Moore, alors directeur du MI6, a affirmé que la Russie avait lancé une « campagne de sabotage d’une imprudence stupéfiante » en Europe. En mars 2025, des enquêtes approfondies menées par les Lituaniens ont révélé que le crash avait été causé par une erreur du pilote, une conclusion qui n’a pas été relayée avec la même ampleur que les allégations initiales selon lesquelles l’avion aurait été abattu par une action russe. Une fois de plus, des accusations retentissantes se sont avérées manifestement fausses, ce qui aurait dû remettre en question le discours général véhiculé — mais cela n’a pas été le cas.

Une situation similaire s’est produite lorsque l’aéroport d’Heathrow, près de Londres, a été fermé le 21 mars 2025, après qu’un poste électrique a pris feu. Des affirmations selon lesquelles l’incendie s’inscrivait dans le cadre d’une campagne de guerre hybride ont été largement relayées. Philip Ingram, ancien colonel des services de renseignement militaires britanniques, a déclaré que ces attaques ressemblaient à quelque chose « tout droit sorti du manuel des services de renseignement militaires russes ». Quelques mois plus tard, la véritable cause de l’accident a été révélée, et elle s’est avérée bien plus banale : une compagnie d’électricité privatisée avait négligé l’entretien et la modernisation de l’installation. On a pu observer le même schéma d’accusations devançant les faits dans d’autres cas, qu’il s’agisse d’explosifs découverts près d’un pipeline de l’OTAN ou d’une brèche dans la clôture d’une station d’épuration allemande.

La panique autour des drones — beaucoup de bruit pour rien ?

Un schéma similaire peut également être observé dans l’hystérie autour des « drones russes » qui a fini par dominer le discours sur la « guerre hybride » au cours de l’année écoulée. L’automne 2025 a notamment été marqué par une véritable frénésie médiatique autour de cette question. De nombreux articles ont fait état d’observations de drones dans toute l’Europe — en Allemagne, en Pologne, en France, en Norvège, en Lituanie, au Danemark et dans d’autres pays —, entraînant souvent la fermeture d’aéroports. Des dirigeants européens, tels que le chancelier allemand Friedrich Merz, ont ouvertement accusé la Russie d’être à l’origine de ces drones. « Nous soupçonnons la Russie d’être derrière la plupart de ces vols de drones », déclare Merz après les incidents survenus à l’aéroport de Munich, sans fournir la moindre preuve. La Première ministre danoise Mette Frederiksen et Ursula von der Leyen ont qualifié cela de « guerre hybride ». La ministre danoise de la Justice est allée jusqu’à comparer la situation au 11 septembre. Cette crise est survenue alors que les dirigeants européens étaient engagés dans un débat intense sur la politique de défense commune de l’Europe, après que le président américain Donald Trump eut mis un frein (temporaire) aux livraisons d’armement à l’Ukraine. En effet, plusieurs de ces observations ont eu lieu juste avant un sommet des dirigeants européens prévu en octobre 2025 à Copenhague, où le financement d’un « mur anti-drones » et d’autres mesures de défense figurait en tête de l’ordre du jour.

Cependant, la quasi-totalité des observations de « drones russes » se sont rapidement révélées infondées. L’incident de drone qui a entraîné la fermeture de l’aéroport de Francfort a été provoqué par un pilote de drone amateur âgé de 41 ans. La fermeture du plus grand aéroport de Lituanie, comme on l’a découvert, n’était pas due à des drones russes, mais à des montgolfières utilisées par des contrebandiers de cigarettes. Dans un cas particulièrement marquant, il a été rapporté que, selon le Premier ministre polonais Donald Tusk, les services de sécurité de l’État polonais avaient neutralisé un drone au-dessus du palais présidentiel et que le président polonais avait sollicité le soutien de l’OTAN. Mais le récit du Premier ministre était erroné et a été rectifié par la suite ; l’une des personnes arrêtées était un jeune Ukrainien, l’autre sa petite amie biélorusse âgée de 17 ans. Jacek Dobrzynski, porte-parole du ministre chargé de la coordination des services spéciaux, a démenti peu après à Euronews toute rumeur selon laquelle il s’agirait d’une opération d’espionnage : « Nous réfutons les rumeurs selon lesquelles il s’agirait d’une opération d’espionnage à grande échelle. Ce sont des jeunes, c’était peut-être de l’imprudence, peut-être de l’ignorance, peut-être voulaient-ils tourner un film ».

En fait, une enquête menée par le journal néerlandais Trouw a révélé que, dans près de 60 autres incidents, il y avait eu « beaucoup de panique et concrètement aucune preuve d’implication russe » . Les preuves relatives à 41 de ces observations de drones sont restées non concluantes. Par ailleurs, on a recensé 14 cas où d’autres objets volants (avions civils, oiseaux) avaient été pris pour des drones, et trois se sont avérés être des drones civils "de loisir" pilotés par des particuliers. Par exemple, en Belgique, des personnes [dont un certain ministre de l’Intérieur] ont confondu des (petits) avions et des hélicoptères avec des drones, tandis que les objets volants observés dans le Limbourg-Sud et à Billund, au Danemark, étaient en réalité des étoiles. Les enquêtes menées au Danemark, en Belgique et en Norvège sont parvenues à des conclusions similaires : dans la plupart des cas, les observations de drones étaient inexactes et non vérifiées, et se sont avérées être des avions, des hélicoptères ou des satellites ; aucun indice n’a été trouvé permettant d’établir un lien quelconque avec la Russie.

Des cas similaires se sont produits plus récemment. À la mi-septembre, un avion de chasse de l’OTAN a été dépêché en urgence après une observation potentielle d’un drone dans l’espace aérien lituanien — mais il s’est avéré qu’il s’agissait d’une volée d’oiseaux. Quelques jours plus tôt à peine, le Premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre avait affirmé que l’avion de Zelensky avait «failli être percuté par un drone » alors qu’il décollait de Moldavie pour se rendre à Oslo. Cependant, des rapports officiels des autorités moldaves et des sources de la présidence ukrainienne ont par la suite clarifié ce qui s’était réellement passé : le drone en question ne s’était jamais approché de l’aéroport ; il s’était écrasé à environ 160 kilomètres de là, près de la frontière moldavo-ukrainienne. L’affaire a donc discrètement disparu des premières pages, sans rectification ni excuses — mais la presse grand public, désormais en état d’alerte permanent face à une troisième guerre mondiale, avait déjà atteint son objectif : pointer du doigt Moscou et attiser une nouvelle vague de panique.

Répercussions de la guerre voisine

Les autorités moldaves et les experts en sécurité ont déclaré par la suite que le drone était bel et bien d’origine russe. Même si, comme toujours, aucune vérification indépendante n’a pu être effectuée, cela n’est pas improbable. Cela s’inscrit dans une tendance. Il y a eu quelques incidents — en Roumanie, en Moldavie et en Pologne — où il a été confirmé que des drones russes avaient bel et bien pénétré dans l’espace aérien de ces pays. Mais dans pratiquement tous les cas, ces violations de l’espace aérien se sont produites près de la frontière de ces pays avec l’Ukraine, lors d’attaques russes contre des cibles ukrainiennes voisines, et il s’agissait donc très probablement de drones égarés — c’est-à-dire de drones qui avaient dévié de leur trajectoire, peut-être en raison d’un brouillage anti-drone ukrainien. En d’autres termes, cela ressemble bien plus à des répercussions de la guerre voisine qu’à une campagne d’incursions délibérées.

Cela vaut également pour le missile de croisière russe qui s’est écrasé dans un champ en Pologne en juillet, probablement en raison d’un dysfonctionnement ou d’une déviation de sa trajectoire provoquée par des interférences. Même le Premier ministre polonais Tusk a par la suite souligné qu’« il n’y a aucune raison de penser que la Pologne était la cible visée par ce missile ». Parallèlement, les informations faisant état de l’entrée occasionnelle de chasseurs russes dans l’espace aérien estonien, parfois seulement pendant quelques secondes, ont également tendance à attirer beaucoup l’attention des médias ces derniers temps. En réalité, ces incidents se produisent généralement à proximité d’une étroite bande d’espace aérien international au-dessus du golfe de Finlande, où il est très facile de s’égarer accidentellement dans l’espace aérien estonien, et cela dure depuis des années.

L’incident le plus récent à ce jour s’est produit en Lituanie, le 15 septembre, lorsqu’un drone a pénétré dans l’espace aérien du pays depuis la Biélorussie et a été abattu dans le centre de la Lituanie. Le président lituanien lui-même a déclaré que cet incident n’était très probablement pas une attaque délibérée contre la Lituanie. « Il s’agissait très probablement d’un drone russe destiné à l’Ukraine qui a été dévié de sa trajectoire par des mesures de guerre électronique ukrainiennes et qui est entré sur notre territoire, où il a été abattu », a-t-il affirmé. En effet, les drones égarés ne sont pas uniquement russes. En mars et en mai, plusieurs drones ukrainiens se sont écrasés en Finlande, en Lettonie et dans les autres États baltes lors des attaques à longue portée menées par l’Ukraine contre les infrastructures pétrolières russes, peut-être en raison de la guerre électronique russe. La Russie, pour sa part, a nié ces accusations — et a accusé les pays baltes et l’OTAN de permettre activement aux drones ukrainiens d’utiliser leur espace aérien pour mener des frappes contre la Russie, présentant cela comme une agression de l’OTAN. Dans un cas précis, les drones ont frappé des infrastructures pétrolières en Lettonie, provoquant la démission du Premier ministre et du ministre de la Défense lettons, bien que cette affaire ait à peine fait la une des journaux.

Il existe toutefois deux incidents (présumés) impliquant des drones russes loin de la frontière ukrainienne : l’événement de septembre 2025 en Pologne et, bien sûr, la « tentative d’attaque par drone ratée » à l’aéroport de Leipzig/Halle en août, dont il sera question plus loin.

Dans la nuit du 9 au 10 septembre 2025, la Pologne a affirmé avoir abattu plusieurs drones russes qui avaient pénétré dans son espace aérien, s’enfonçant dans certains cas à près de 300 kilomètres à l’intérieur du pays, les défenses aériennes de l’OTAN ayant participé à l’intervention. Cet incident s’est produit alors que se déroulaient des exercices polonais, lituaniens et de l’OTAN mobilisant 30 000 soldats polonais, et juste avant les exercices russo-biélorusses "Zapad 2025". Certains soupçonnent donc qu’il s’agissait soit d’une provocation délibérée de la part de la Russie, soit d’une mission de reconnaissance ratée, mais cela aurait également pu être dû à un brouillage de l’OTAN. De plus, une maison polonaise a été gravement endommagée. Des images de cette habitation fortement endommagée ont été diffusées dans le monde entier comme preuve de l’attaque effrontée de la Russie lors du tout premier affrontement direct entre l’OTAN et Moscou. Cependant, il a été révélé par la suite que la maison avait été touchée par un missile tiré depuis un F-16 polonais, et non par un drone russe, comme l’avait initialement affirmé le gouvernement de Varsovie. Quoi qu’il en soit, même des responsables des services de renseignement occidentaux ont admis « en privé » à CNN que l’incursion russe n’était probablement pas intentionnelle, et que les trajectoires de vol suggéraient que les drones avaient perdu leur cap en raison de contre-mesures de guerre électronique. [A noter que Jacques Baud attribuait cette ‘attaque’ à une simple provocation ukrainienne, recyclant des drones russes non explosés]

Leipzig/Halle : une estimation, mais peu de preuves

Il reste à aborder un incident majeur impliquant des drones — sans doute le plus important à ce jour en termes de répercussions politiques — : l’incident de Leipzig/Halle. Le 5 août, le ministère allemand de l’Intérieur a annoncé que, la veille au soir, le personnel de l’aéroport de Leipzig/Halle — une plaque tournante majeure du fret qui, depuis 2022, est également devenue un centre logistique clé pour l’OTAN et pour les expéditions vers l’Ukraine, ainsi que la principale plaque tournante allemande pour les vols à destination de ce pays — avait remarqué un petit drone posé sur le tarmac près d’un avion-cargo ukrainien Antonov stationné, qui aurait transporté une charge explosive et un détonateur. La charge n’a pas explosé, et les enquêteurs ont indiqué que l’engin explosif avait été désamorcé. À peu près au même moment, un avion-cargo de DHL en approche de l’aéroport aurait entré en collision en vol avec un deuxième drone, bien qu’aucun débris n’ait été retrouvé, peut-être parce qu’il a été détruit dans les moteurs. Environ trois semaines après l’attaque, les enquêteurs ont découvert un autre drone dans un champ à Kabelsketal, une zone adjacente à l’aéroport en Saxe-Anhalt, transportant peut-être des explosifs militaires.

Le 1er septembre, le gouvernement allemand a officiellement accusé la Russie d’être responsable de l’incident, affirmant que les renseignements indiquaient « l’implication de personnes agissant pour le compte d’entités étatiques russes ». Le lendemain, les médias allemands ont rapporté que le parquet fédéral enquêtait sur deux suspects – un Biélorusse et un Russe, dont au moins l'un serait lié à un service de renseignement russe (non identifié) – bien que cela n'ait pas été confirmé officiellement. À ce jour, aucune arrestation ni même inculpation n'a eu lieu. Le même jour, l'Allemagne a également annoncé la fermeture du consulat russe à Bonn, le dernier consulat de Moscou dans le pays, et de la « Maison russe » à Berlin, - une nouvelle dégradation des relations diplomatiques déjà minimales.

La Russie a nié toute implication dans l’incident de Leipzig ; le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait auparavant qualifié les allégations d’une campagne de sabotage russe en Europe de « vides de sens et éphémères ». Pourtant, quelques heures seulement après l’annonce du gouvernement allemand — avant même qu’un suspect n’ait été identifié publiquement ou qu’une quelconque preuve n’ait été rendue publique —, les dirigeants de l’OTAN, de l’UE et des différents pays se sont tous ralliés à l’Allemagne, dans une démonstration de soutien chorégraphiée qui suggérait une coordination préalable minutieuse. Ils ont tous publié des déclarations quasi identiques, exprimant leur « pleine solidarité » avec l’Allemagne et accusant la Russie d’avoir mené une « attaque hybride », voire de se livrer à du « terrorisme d’État », comme l’a qualifié Kaja Kallas. « Les preuves sont claires », a déclaré le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte.

En réalité, à ce moment-là, les autorités allemandes n’avaient fourni aucune preuve concrète au public — ni, semble-t-il, aux autres gouvernements de l’UE. Le ministre de l’Intérieur, Alexander Dobrindt, s’était contenté d’affirmer que « pris dans leur ensemble, les enquêtes policières, les caractéristiques des infractions et les conclusions des services de renseignement établissent la responsabilité de la Russie dans la tentative d’attaque à l’aéroport de Leipzig », ajoutant que « les moyens utilisés pour commettre cet acte » de sabotage à Leipzig — et il a énuméré la configuration du drone, les divers composants utilisés et les explosifs — « nous sont familiers grâce à d’autres opérations hybrides menées par la Russie et à sa guerre contre l’Ukraine ». Mais ce ne sont pas là des preuves ; il s’agit d’une description d’une évaluation — que le public était censé accepter sans réserve.

Même des voix et des médias proches du pouvoir ont exprimé des doutes. « Le gouvernement allemand soutient désormais que le mode opératoire, ainsi que les conclusions de la police et des services de renseignement, désignent la Russie comme l’auteur », a déclaré à EUobserver Johannes Varwick, professeur de relations internationales et de politique européenne à l’université de Halle-Wittenberg. « Cela peut sembler plausible, mais il n’y a manifestement aucune preuve — du moins aucune qui ait été rendue publique, pas même en termes nuancés ou indirects », a-t-il ajouté. Des reportages médiatiques ultérieurs ont fourni quelques détails — le type d’explosif, une trace d’ADN supposée — mais ceux-ci n’ont pas été confirmés par les autorités, laissant le public face à un ensemble de fuites anonymes se recoupant partiellement, chacune attribuée aux « milieux de la sécurité ». Compte tenu des antécédents de l’UE et de l’OTAN en matière de « guerre hybride russe », ainsi que leur habitude de formuler des allégations sans fondement à l’encontre de la Russie — dont plusieurs ont ensuite été discrètement réfutées et bien d’autres n’ont jamais été étayées —, un certain scepticisme semble justifié. En effet, tant l’AfD que le parti populiste de gauche BSW ont remis en question l’absence de preuves présentées lorsque le gouvernement de Berlin a formulé son accusation.

Compte tenu des conséquences potentielles d’une accusation ouverte contre la Russie visant à avoir tenté de mener une attaque terroriste en Allemagne, le moins que les autorités allemandes puissent faire est de fournir des preuves tangibles au public ; sinon, les gens pourraient être tentés de se rallier à l’avis de Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, qui a déclaré que les preuves de la responsabilité russe « n’existent tout simplement pas et ne peuvent pas exister ». En attendant, l’incident de Leipzig/Halle devrait être considéré comme une énième allégation non étayée formulée par les gouvernements occidentaux et reprise par les médias, que le public est simplement invité à accepter sans réserve.

La manière dont le gouvernement allemand a traité cet incident ressemblait fortement à la réaction des autorités polonaises face au sabotage ferroviaire de novembre 2025, lorsque deux engins explosifs avaient endommagé des tronçons de la ligne Varsovie-Lublin. Le ministre polonais des Affaires étrangères, Radoslaw Sikorski, avait immédiatement qualifié cet acte de « terrorisme d’État » russe, tandis que le Premier ministre Tusk a qualifié l’incident de « probablement la pire attaque contre la sécurité de l’État depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine », soulignant qu’« une ligne rouge avait été franchie ». En l’espace de seulement 70 heures, les forces de sécurité polonaises avaient identifié deux suspects présumés responsables des deux attaques, qui s’étaient déjà enfuis en Biélorussie — tous deux ukrainiens « ayant depuis longtemps collaboré avec les services de renseignement russes », selon Tusk. Un troisième Ukrainien a ensuite été arrêté, mais l’affaire n’a pas encore été portée devant les tribunaux. La « pire attaque » contre la sécurité de la Pologne depuis des années semble avoir été rapidement oubliée.

Le récit de la « désinformation russe »

Un autre point qui mérite d’être brièvement évoqué est la dimension informationnelle présumée de la soi-disant guerre hybride menée par la Russie. On nous dit que la Russie mène depuis des années une campagne massive d’influence et de désinformation visant à manipuler des électeurs européens sans défense ; en effet, il est désormais courant, partout en Europe, d’imputer pratiquement tous les résultats électoraux indésirables — y compris le récent référendum islandais sur l’UE — à une ingérence russe. Or, c’est probablement le domaine où les preuves sont les plus rares — et où les conséquences ont été les plus dramatiques. Cela a servi de prétexte à la mise en place d’outils de censure, tels que la loi sur les services numériques (DSA), et à celle d’outils de « protection de l’intégrité électorale » de plus en plus omniprésents, comme le « Bouclier de la Democracie », qui, dans la pratique, permettent à l’UE de s’ingérer toujours davantage dans les élections nationales, sous prétexte de lutter contre l’ingérence russe.

La Roumanie en est l’exemple le plus flagrant. En novembre 2024, Călin Georgescu, candidat indépendant eurosceptique et critique à l’égard de l’OTAN, est sorti vainqueur à la surprise générale du premier tour de l’élection présidentielle. Avant même que le second tour, que les sondages laissaient présager qu’il remporterait haut la main, n’ait pu avoir lieu, la Cour constitutionnelle a annulé le résultat dans une décision sans précédent, invoquant une prétendue ingérence russe — plus précisément une campagne sur les réseaux sociaux, sur TikTok, en faveur de Georgescu. Aucune preuve n’a jamais été fournie. Au contraire, des documents internes obtenus par la suite par la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis ont montré que TikTok avait explicitement informé la Commission qu’elle n’avait trouvé « aucune preuve » d’un réseau inauthentique coordonné. Néanmoins, le bureau électoral a par la suite purement et simplement interdit à Georgescu de participer au nouveau scrutin.

Ce qu’il reste finalement

Comme nous l’avons vu jusqu’à présent, le tableau qui se dessine à y regarder de plus près est très différent de celui brossé par les dirigeants et les médias européens. Bon nombre des cas les plus médiatisés de prétendue « guerre hybride » russe — l’avion de von der Leyen victime d’un brouillage, les coupures de câbles dans les pays baltes, le crash de l’avion de DHL à Vilnius, l’incendie d’Heathrow, la vague d’observations de drones qui a balayé l’Europe à l’automne 2025, la campagne roumaine sur TikTok — se sont avérés être des spéculations amplifiées par les médias qui se sont effondrées face à un examen même superficiel, les rétractations, lorsqu’il y en a eu, ne bénéficiant que d’une fraction de la couverture médiatique accordée aux allégations initiales. Beaucoup d’autres n’ont tout simplement jamais été étayés. Lorsque des drones russes ont manifestement pénétré dans l’espace aérien de l’OTAN, c’était presque toujours près de la frontière ukrainienne lors de frappes contre des cibles ukrainiennes voisines, et très probablement par accident — une conséquence de la guerre qui fait rage chez les voisins plutôt qu’une campagne délibérée contre l’Europe. Et même dans le cas de Leipzig/Halle, l’incident ayant eu les plus grandes répercussions politiques à ce jour, le gouvernement allemand n’a toujours pas rendu publique la moindre preuve concrète de la responsabilité russe.

En fin de compte, une fois écartés tous les « incidents » spéculatifs, non prouvés ou carrément inexistants, il ne reste qu’une poignée de cas de sabotage avérés. Sur les centaines d’incidents attribués à la Russie, seul un petit nombre a abouti à des condamnations — et même dans ces cas-là, le lien avec l’État russe a rarement été établi.

Les tribunaux ont condamné des recrues de bas niveau, généralement rémunérées ; les preuves permettant d’identifier ceux qui avaient donné les ordres n’ont soit jamais été examinées lors d’un procès public, soit reposaient sur des aveux de culpabilité, soit ne dépassaient pas le stade de contacts avec des intermédiaires anonymes sur Telegram. Dans aucun cas, un responsable russe n’a été identifié, et encore moins jugé.

C’est la Pologne qui a obtenu le plus grand nombre de condamnations, notamment celles de 14 membres d’un réseau qui prévoyait de faire dérailler des trains d’aide destinés à l’Ukraine en 2023, ainsi que celles de trois Ukrainiens condamnés en 2025 pour appartenance à un groupe de sabotage. Pourtant, les poursuites concernant l’incendie le plus notoire attribué à ce groupe, celui du centre commercial Marywilska à Varsovie, n’ont été engagées qu’en avril 2026, et les procureurs admettent que l’auteur de l’incendie criminel, ainsi que le commanditaire présumé ayant ordonné l’attaque depuis la Russie, n’ont pas été identifiés.

L’affaire la plus souvent citée comme preuve d’une campagne russe de colis piégés est encore plus trouble : en juillet 2026, un tribunal a condamné Igor Rogov, un ancien collaborateur de la campagne de Navalny ayant obtenu l’asile en Pologne, à sept ans de prison pour avoir espionné des exilés russes pour le compte du FSB, la principale agence de sécurité russe, et pour son implication dans un colis piégé intercepté en 2024. Le procès s’est déroulé à huis clos — et selon certaines informations, Rogov aurait en réalité pu faire partie d’une opération des services de renseignement ukrainiens visant à faire passer clandestinement des composants explosifs en Russie.

Ailleurs, le schéma se répète. En Lituanie, un adolescent ukrainien a plaidé coupable de l’incendie criminel du magasin IKEA à Vilnius, tandis que l’enquête visant à déterminer qui en a donné l’ordre se poursuit. En Estonie, la condamnation d’un militant pour avoir organisé une attaque contre la voiture du ministre de l’Intérieur pour le compte du GRU, les services de renseignement militaires russes, s’est déroulée sans audience publique. À Londres, les hommes qui ont incendié un entrepôt stockant du matériel Starlink destiné à l’Ukraine ont été reconnus coupables d’avoir agi pour le compte du groupe Wagner, mais les preuves indiquaient un intermédiaire contacté sur Telegram, et non un organisme d’État identifiable. Un Colombien qui a mis le feu à des bus à Prague en échange d’une promesse de 3 000 dollars a été condamné dans le cadre d’un accord de plaidoyer qui n’a jamais permis d’établir qui se cachait derrière son contact sur Telegram.

Le seul procès mené à terme en Allemagne est révélateur. En août, le tribunal de Stuttgart a conclu qu’un organisme d’État russe était à l’origine de colis équipés de traceurs GPS envoyés en Ukraine, prétendument pour repérer des cibles et des itinéraires de transport en vue d’actes de sabotage. Le procureur fédéral avait allégué que des colis contenant des engins incendiaires devaient suivre, mais le complot d’incendie présumé n’a pas pu être prouvé. Sur les trois accusés ukrainiens, un coursier a été condamné à une peine qu’il avait déjà purgée ; les deux autres ont été acquittés. Le même schéma s’applique à l’affaire la plus souvent citée dans les capitales occidentales comme preuve de la « guerre hybride » menée par la Russie : les colis incendiaires qui ont pris feu dans des centres de tri à Birmingham, Leipzig et près de Varsovie en juillet 2024. Les enquêteurs estiment que ces colis — envoyés depuis la Lituanie et contenant des jouets sexuels, des cosmétiques et des coussins de massage équipés de dispositifs artisanaux à base de magnésium — constituaient un « galop d’essai » orchestré par le GRU en vue d’attaques contre des vols de fret à destination de l’Amérique du Nord. Des arrestations ont suivi en Pologne et en Lituanie, et plusieurs suspects ont été inculpés pour avoir agi pour le compte des services de renseignement russes. Des procès officiels pour terrorisme ont débuté début 2026 à Varsovie et à Vilnius, et les procureurs cherchent toujours à prouver que l’opération a été orchestrée par les services de renseignement militaires russes.

Prises dans leur ensemble, ces affaires montrent que de véritables actes de sabotage ont bien eu lieu, mais alors que les services de renseignement des capitales occidentales ont tendance à attribuer ces activités hybrides à la Russie, les preuves concrètes examinées devant les tribunaux européens révèlent souvent une réalité opérationnelle d’un niveau bien moindre : des intermédiaires rémunérés, des manipulateurs numériques anonymes et des opérations ambiguës qui permettent rarement d’établir des liens avérés avec l’État russe. Mais même si la Russie était à l’origine de chacune de ces affaires, il ne s’agirait tout au plus que de quelques dizaines d’incidents par an — aucun d’entre eux n’étant mortel, et dont les dégâts, bien que parfois graves, se sont limités à des sites isolés. Un véritable problème de contre-espionnage, peut-être, s’il existe ; mais certainement pas la menace existentielle ni la guerre hybride totale et soutenue que les dirigeants européens invoquent régulièrement — et pas même de loin comparable à la campagne soutenue de frappes de drones que les pays de l’OTAN permettent au cœur même de la Russie, y compris contre des cibles civiles, en fournissant à l’Ukraine des renseignements et un soutien satellitaire, ainsi que, de plus en plus, les drones eux-mêmes et des missiles à longue portée (nous y reviendrons plus loin).

Les attaques dont personne ne parle

Mais la lacune la plus flagrante dans ce récit est peut-être le fait qu’il y a bel et bien eu une attaque très grave contre les infrastructures européennes ces dernières années — cependant, celle-ci n’a pas été perpétrée par la Russie, mais, selon les procureurs allemands eux-mêmes, par l’Ukraine. Je fais bien sûr référence à l’attentat à la bombe contre le Nord Stream en 2022. Que l’on croie que cet attentat ait effectivement été perpétré par un groupe ukrainien agissant seul, ou que l’Ukraine soit utilisée pour détourner l’attention du rôle des États-Unis et de l’OTAN dans ce sabotage, n’est pas la question (personnellement, je penche pour cette dernière explication). Une analyse approfondie du sabotage lui-même n’entre pas dans le cadre de cet article. Ce qui importe pour la présente discussion, c’est que, même si l’on considère que la version officielle est vraie — à savoir qu’il s’agissait d’une opération entièrement ukrainienne —, la réaction des gouvernements allemands et des autres gouvernements de l’UE n’en reste pas moins choquante : le pays officiellement accusé d’avoir perpétré le pire acte de terrorisme industriel de l’histoire de l’Europe, dans le cadre d’un complot qui, selon les informations relayées par les médias, aurait été conçu au plus haut niveau de l’État ukrainien, n’a fait l’objet ni de sanctions ni de confrontation politique ; au contraire, on lui a promis un soutien financier et militaire illimité, et on l’a comblé de centaines de milliards d’euros. Quant à l’attaque elle-même, elle a été rapidement balayée sous le tapis — mais pas avant que les médias occidentaux aient tenté, de manière absurde, d’imputer la responsabilité de cette attaque à la Russie.

Outre le sabotage du Nord Stream, il y a l’affaire de la bombe qui a explosé à l’entrée d’un immeuble à Monaco en juin, blessant gravement un magnat ukrainien ayant des liens avec la Russie ainsi que des membres de sa famille. La suspecte, une Ukrainienne, s’est enfuie vers l’Ukraine, où elle a été retrouvée morte par balle quelques jours plus tard. Bien que l’État ukrainien n’ait pas été formellement mis en cause, un officier en service actif des services de renseignement militaires ukrainiens a initialement avoué son meurtre (avant de se rétracter par la suite). Pourtant, cette attaque a elle aussi rapidement disparu des gros titres.

Il n’est pas difficile d’imaginer comment les dirigeants et les médias européens auraient réagi si l’officier en question avait appartenu au GRU russe.

La véritable guerre hybride

En fin de compte, un examen approfondi du discours sur la « guerre hybride russe » ne peut mener qu’à une seule conclusion inquiétante. Une « guerre hybride » est bel et bien menée contre l’Europe — mais elle est menée par l’establishment de l’UE et de l’OTAN lui-même, contre sa propre population. Les Européens sont soumis à une campagne soutenue de guerre cognitive ou psychologique visant à les conditionner à croire que l’Europe est attaquée par la Russie, et que ces attaques hybrides sont le prélude à des hostilités conventionnelles — une affirmation pour laquelle, dans l’ensemble, il n’existe que peu ou pas de preuves.

Ce que les faits révèlent, en réalité, c’est une campagne délibérée d’exagération des menaces dans laquelle les gouvernements, les médias et les se sont entendus pour instiller un sentiment permanent de peur au sein de la population, par le biais d’une couverture médiatique incessante d’« incidents », d’« attaques », de « sabotages » et de « campagnes » qui, dans la plupart des cas, n’existent tout simplement pas. Comme l’a écrit Mihail Evans, chercheur à l’Institute for Advanced Studies du New Europe College de Bucarest :

Lorsqu’un discours officiellement promu n’est pas remis en question par la grande majorité des médias et qu’il est, au contraire, activement soutenu, nous nous trouvons dans une situation assez inhabituelle. Un phénomène similaire s’est produit pendant la pandémie et l’on pourrait soupçonner que les techniques de gestion médiatique alors mises au point ont désormais été réutilisées. Dans les deux cas, il s’agit d’une tentative de modeler les perceptions et les comportements du public principalement par la peur. [...] Après avoir examiné de près le fondement fragile des allégations de « guerre hybride », on pourrait commencer à soupçonner qu’il existe bel et bien un "scénario" à l’œuvre, - mais un scénario qui est piloté par l’OTAN et l’UE.

En effet, ce conditionnement psychologique s’étend bien au-delà des pages d’actualité. Prenons, par exemple, la sortie quasi simultanée de deux longs métrages, au Royaume-Uni et en France, tous deux axés sur un conflit entre l’OTAN et la Russie. Dans la mini-série docudramatique originale de Sky The Wargame, diffusée le mois dernier, des personnalités politiques réelles, telles que Michael Gove et Nicola Sturgeon, doivent réagir en temps réel à une attaque russe simulée sur le sol britannique ; quant au thriller géopolitique français Jupiter, qui sortira en salles en novembre, un président français nouvellement élu doit décider s’il convient de lancer une attaque nucléaire unilatérale contre la Russie en réponse à l’ultimatum nucléaire lancé par cette dernière à l’Ukraine. Deux films ne suffisent pas à constituer un complot, mais ils montrent à quel point l’idée d’une guerre avec la Russie a migré des milieux de la sécurité vers le divertissement grand public.

Cui bono ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer pourquoi les instances dirigeantes de l’UE et de l’OTAN pourraient avoir intérêt à exagérer démesurément la menace russe.

Pour commencer, on observe dans de nombreux pays européens une opposition significative et croissante à la guerre sans fin en Ukraine — aux sommes colossales qui continuent d’être déversées dans ce pays et aux coûts économiques de la guerre — ainsi qu’à la campagne de réarmement plus large menée par l’UE et l’OTAN, qui, de l’aveu même des dirigeants européens, exigera des coupes douloureuses dans l’État-providence. Lorsque les Européens voient les forces russes peiner, depuis plus de quatre ans, à progresser au-delà de l’est de l’Ukraine, ils pourraient bien se demander pourquoi de telles sommes devraient être dépensées pour défendre le continent contre un pays qui n’a montré ni la capacité ni aucune intention manifeste de l’attaquer. « C’est là qu’intervient l’idée d’une “guerre hybride” », soutient Evans. « Elle permet aux partisans de l’augmentation des dépenses de défense d’affirmer que la Russie mène des attaques contre les nations européennes par des moyens non conventionnels et de laisser entendre qu’une telle agression dissimulée pourrait à tout moment déboucher sur des hostilités ouvertes ».

Un certain nombre de spécialistes respectés des relations internationales ont suggéré que c’est bien ce qui se passe. Un rapport de février 2025 rédigé pour l’Institut letton des affaires internationales par Galvin Wade — ancien directeur chargé des affaires russes, des affaires baltes et du Caucase au Conseil national de sécurité des États-Unis — soutient que l’utilisation de ce « slogan nébuleux » qu’est la guerre hybride est « motivée autant par la nécessité de relancer des budgets de défense en berne et de renforcer la cohésion de l’OTAN, qui s’affaiblit, que par celle d’analyser le comportement de Moscou ». En effet, fin 2025, le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, a exploité la psychose (infondée, comme cela a été démontré par la suite) des « drones russes » pour plaider en faveur d’un renforcement des capacités de lutte contre les drones. « Toute l’Europe est menacée », avait-il déclaré, ajoutant : « Les drones russes peuvent frapper la Belgique, les Pays-Bas, la France et bien d’autres pays encore. Depuis des navires, les drones peuvent prendre pour cible toutes les côtes de l’Europe. Tous les États membres doivent disposer de capacités de détection des drones. »

Cela a marché. Les allégations de sabotage ont entraîné une augmentation des dotations budgétaires consacrées à la défense, notamment un programme de 250 millions d’euros de la Commission européenne destiné aux « capacités en matière de drones et de lutte contre les drones ». À l’été 2026, les pays de l’OTAN se sont engagés à verser 40 milliards de dollars (environ 35 milliards d’euros) à cette fin. Cela signifie que le secteur militaro-industriel a lui aussi tout intérêt à exagérer la menace russe. Comme nous l’avons déjà souligné, bon nombre des groupes de réflexion qui promeuvent le discours de la « guerre hybride », tels que l’IISS, le CSIS et GLOBSEC, ont tous des liens financiers avec des fabricants d’armes étatsuniens et européens qui tirent directement profit de la guerre en Ukraine — ainsi que d’une perception exagérée de la menace que représente la Russie pour l’Europe. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les entreprises US du secteur de la défense ont connu une croissance constante, tandis que la campagne de réarmement européenne a fortement stimulé les revenus des fabricants d’armes européens. À lui seul, le marché européen des contre-drones devrait quadrupler d’ici 2030. Plus récemment, à la suite de l’article d’El Mundo sur le projet russe de lancer des drones depuis des navires contre des pays méditerranéens (lui aussi rapidement démenti), Robert Brovdi, commandant de l’unité de drones ukrainienne, a déclaré au quotidien italien la Repubblica que « l’Italie doit elle aussi mettre en place sa propre brigade de systèmes sans pilote ; cela sera crucial pour se défendre contre les attaques venant de la mer ».

Les milieux de la sécurité et du renseignement européens ont également tout à gagner du récit de la « guerre hybride russe ». Ce n’est pas un hasard si bon nombre de ces allégations émanent des services de sécurité eux-mêmes — des agences qui ont tout à gagner à voir leurs budgets augmentés ou leurs pouvoirs élargis grâce à la perception d’une menace de sabotage, ce qui soulève des questions évidentes de conflit d’intérêts. Le service de renseignement extérieur allemand, le BND, par exemple, a invoqué le danger d’un sabotage russe pour se débarrasser des restrictions pesant sur ses activités depuis l’après-guerre, et pourrait désormais être autorisé à mener ses propres opérations de sabotage, ainsi que des cyberattaques offensives et des activités d’espionnage plus agressives. Aux Pays-Bas, le Premier ministre Rob Jetten a mis en avant la menace de sabotage lors de la présentation d’une nouvelle loi sur la sécurité nationale accordant des pouvoirs élargis aux agences de renseignement.

Mais ce ne sont pas seulement le complexe militaro-industriel et l’establishment de la défense et de la sécurité qui ont tout à gagner du spectre omniprésent d’une « menace russe » imminente. Cela procure également à l’establishment européen un dividende autoritaire plus large, dans la mesure où cette menace est régulièrement invoquée pour justifier les atteintes constantes aux normes démocratiques et une gouvernance de plus en plus autoritaire — de la censure en ligne à la répression de la dissidence en passant par l’ingérence dans les élections nationales. Elle fournit l’ennemi extérieur sans lequel cette consolidation autoritaire serait bien plus difficile à justifier — un état d’urgence permanent, après tout, nécessite une menace permanente. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’establishment européen s’est montré si réticent à toute désescalade avec la Russie.

Une escalade déguisée en défense

Un dernier point mérite d’être mentionné : la manière dont le discours de la « guerre hybride » permet aux gouvernements occidentaux de présenter leur propre escalade contre la Russie comme une simple "réponse" à l’agression russe.

De fait, l’amiral Giuseppe Cavo Dragone, président sortant du Comité militaire de l’OTAN, a ouvertement déclaré que l’OTAN envisageait une posture bien plus "agressive" face aux activités secrètes de la Russie — pouvant aller jusqu’à des frappes préventives, qu’il a suggéré de considérer comme une forme d’« action défensive ». Fin septembre, quelques jours seulement après la dernière vague d’alerte à la "guerre hybride", l’Ukraine a lancé plus de 1 000 drones contre la Russie, dont ce qui a été décrit comme sa plus grande attaque jamais menée contre Moscou. Ce n’était que le dernier épisode d’une campagne soutenue de frappes contre les principales villes russes, ses infrastructures stratégiques et, par extension, ses dirigeants — soutenue par les services de renseignement occidentaux, menée avec des armes occidentales et désormais appuyée par un engagement explicite du G7 à "accélérer" la livraison de moyens d’action à longue portée. Mais la logique occidentale s’autoalimente : si la Russie venait à riposter, sa réponse serait présentée comme la preuve que les avertissements avaient toujours été fondés. Cette logique est si effrontée qu’on ne peut s’empêcher de se demander si les élites occidentales ne cherchent pas activement à provoquer une riposte russe.

Quoi qu’il en soit, le discours exagéré sur la « guerre hybride » exagéré sert clairement bien mieux les intérêts des gouvernements européens et de l’OTAN qu’une véritable guerre hybride ne servirait ceux de la Russie — sans parler d’une attaque conventionnelle contre l’OTAN. Selon des responsables européens, le sabotage russe vise à affaiblir le soutien européen à l’Ukraine. Pourtant, il semble bien plus probable que cela ait l’effet inverse. Commentant l’incident de Leipzig/Halle, par exemple, le politologue Johannes Varwick s’est demandé quel intérêt la Russie aurait à mener une attaque susceptible d’entraîner « un renforcement du sentiment de menace en Allemagne et un engagement plus fort en faveur de l’Ukraine ». « Il ne fait aucun doute que même les "stratèges" russes auraient reconnu qu’une provocation sans conséquence concrète nuit en fin de compte à la Russie et profite à l’Ukraine », a-t-il ajouté. « La question est donc : cui bono, à qui profite le crime ? ».

De Gladio à aujourd’hui

Exactement : cui bono ? À qui cela profite-t-il ? Cela soulève une question inquiétante : compte tenu de l’importance des efforts déployés par les gouvernements européens et l’OTAN pour promouvoir — et de leur dépendance vis-à-vis — du discours sur la « guerre hybride », ainsi que de l’idée plus générale selon laquelle la Russie constituerait une menace existentielle pour l’Europe, continueront-ils à se contenter d’amplifier une menace qui n’a guère de fondement dans la réalité ? Ou pourraient-ils, à un moment donné, se sentir contraints d’aller plus loin ?

Il existe, après tout, un précédent historique impliquant l’OTAN. En octobre 1990, le Premier ministre Giulio Andreotti a confirmé devant le Parlement italien l’existence de "Gladio" : un réseau paramilitaire secret, mis en place dans les premières années d’après-guerre dans divers pays de l’OTAN sous l’égide de l’OTAN avec la participation de la CIA, doté de caches d’armes secrètes et maintenu pendant quatre décennies en dehors de tout contrôle parlementaire. La résolution du Parlement européen de novembre 1990 décrivait une organisation qui avait « échappé à tout contrôle démocratique » et qui avait été impliquée, dans certains États membres, « comme l’ont démontré diverses enquêtes judiciaires », dans de graves affaires de terrorisme.

Des enquêtes parlementaires ont suivi en Italie, en Belgique, en Suisse et en Allemagne. C’est en Italie que ces enquêtes ont abouti aux conclusions les plus tranchées. Une décennie plus tard, un rapport rédigé par des membres de la commission parlementaire sur les massacres a conclu qu’une « stratégie de la tension » — des attentats à la bombe contre des civils dans des lieux publics, imputés à la gauche pour effrayer l’électorat et le pousser vers la droite anticommuniste — avait été « organisée, encouragée ou soutenue par des hommes au sein des institutions de l’État italien et, comme on l’a découvert plus récemment, par des hommes liés aux structures des services de renseignement étatsuniens ». C’est ce que l’on appelle aujourd’hui communément un « faux drapeau » : une opération secrète destinée à dissimuler l’identité du véritable responsable et à faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre. Il est donc curieux que des responsables européens et de l’OTAN aient eux-mêmes accusé la Russie de planifier des attaques sous faux drapeau. Serait-ce une manière de préparer l’opinion publique à un scénario dans lequel une attaque ne porterait aucune trace de la Russie — et serait néanmoins imputée à Moscou précisément pour cette raison, en tant que « faux drapeau russe » ?

Une prophétie auto-réalisatrice

Quelle que soit la réponse, un danger est déjà évident : celui d’une prophétie auto-réalisatrice. Un discours qui présente chaque incendie, chaque observation de drone ou chaque câble endommagé comme un acte de guerre ne se contente pas de déformer la réalité ; il commence à la remodeler. Les gouvernements qui passent depuis des années leur temps à dire à leurs citoyens qu’ils sont déjà en guerre contre la Russie ne se laissent guère de marge de manœuvre pour faire preuve de retenue lorsque le prochain incident se produira — et les incidents ne cesseront de se produire, qu’ils soient causés par des drones déviés de leur trajectoire par la guerre électronique, par des oiseaux, par une erreur de pilotage ou par un véritable sabotage. La Pologne modifie ses règles d’engagement afin que les pilotes puissent ouvrir le feu sur la seule base des données radar ; les hauts responsables militaires de l’OTAN évoquent ouvertement des frappes préventives ; les frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe, rendues possibles par les renseignements et les armes occidentales, ne cessent de s’intensifier. Chaque mesure est présentée comme une réponse à l’agression russe. Vues de Moscou, chacune d’entre elles apparaît comme la confirmation que l’OTAN se prépare à la guerre — et les contre-mesures de Moscou, à leur tour, seront interprétées dans les capitales européennes comme la preuve que les avertissements étaient fondés depuis le début.

C’est là le dilemme de sécurité classique, et dans un tel climat, il suffirait de très peu — un drone mal identifié, une trace radar mal interprétée, un incident attribué à la Russie avant que les faits ne soient établis — pour qu’une « guerre hybride », qui n’existe pour l’essentiel que sur le papier, se transforme en une véritable guerre entre puissances dotées de l’arme nucléaire. C’est là le danger ultime de la stratégie de tension actuelle : non seulement elle exagère une menace, mais qu’en l’exagérant suffisamment longtemps, elle finisse par la créer.

Éviter une telle issue nécessite précisément ce que les gouvernements européens ont jusqu’à présent refusé d’offrir : des preuves avant les accusations, des rectifications aussi exposées que les allégations qu’elles démentent, et la volonté de parler avec Moscou plutôt que simplement sur Moscou.