Grégory D’Hallewin
15 août 2026

Entre généraux et oligarques de la Silicon Valley
En juillet 2025, la société Palantir a conclu un ensemble de contrats d’une valeur cumulée de dix milliards de dollars avec le Pentagone. Ces contrats impliquent que des décisions relatives à la détermination des cibles, aux mouvements de troupes et à l’analyse des renseignements seront dorénavant prises, non plus par le commandement militaire, mais par le conseil d’administration de l’entreprise cofondée par Peter Thiel. Ce conseil d’administration est responsable devant les actionnaires. Parmi lesquels figure Stephen Miller, actuel chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche et idéologue du chauvinisme américain le plus réactionnaire…
Outre Palantir, il y a Anduril, compagnie fondée par Palmer Luckey, l’une des figures les plus droitières de la Big Tech, et Trae Stephens. Sur ses 30,5 milliards de dollars de valeur boursière, 22 milliards consistent en des contrats élaborés avec l’appareil militaire US. Cette entreprise a créé la plate-forme Lattice, qui combine flux satellite, images radar et photographies de terrain dans un système de commandement unique. Ce système est capable de planifier et d’exécuter des opérations rapides sans intervention humaine. Parmi ses partisans les plus enthousiastes figure le secrétaire d’Etat aux armées Pete Hegseth.
L’ancien bras droit de Thiel, Michael Kratsios, a été nommé responsable du bureau de la politique scientifique et technologique de la Maison Blanche. Michael Obadal, numéro 2 de la hiérarchie civile du Pentagone, a occupé un poste de direction chez Anduril. Et Gregory Barbaccia a passé dix ans à la division « renseignement » de Palantir avant de devenir directeur des systèmes d’information du gouvernement fédéral.
Quand les prédateurs deviennent patriotes
Pendant plusieurs lustres, concernant la Chine, l’establishment américain a été divisé en deux tendances. D’une part, il y avait les « panda huggers » (cajoleurs de panda), pour qui Beijing était un allié naturel de Washington. Sans doute s’agissait-il d’un héritage de la stratégie d’Henry Kissinger et de Zbigniew Brzezinski, visant durant la guerre froide à exacerber les dissensions à l’intérieur du bloc de l’Est. D’autre part, les « dragon slayers » (pourfendeurs de dragon), pour lesquels l’affrontement avec la Chine est inévitable.
A partir des années 2000, cependant, la sinophobie devient doctrine d’Etat. Cette tendance va aller en s’accentuant. En 2016-17, la galaxie Peter Thiel décrète que les USA doivent impérativement bloquer l’ascension de Beijing dans les technologies mobiles, la 5G et les puces électroniques. Le président Trump se montre réceptif à cette obsession sinophobe. En 2019, Huawei est frappée de sévères sanctions par les autorités américaines : mise sur une liste noire, perte de l’accès aux services de Google pour les nouveaux smartphones fabriqués par l’entreprise chinoise, lancement d’enquêtes judiciaires par le FBI sur base de soupçons d’espionnage… Le retour des démocrates à la Maison Blanche ne modifiera pas cette nouvelle ligne. Au contraire, l’administration Biden étend les restrictions d’exportation aux machines permettant de fabriquer les puces, aux logiciels d’automatisation de la conception électronique, aux mémoires avancées… Et elle crée l’OSC (Office of Strategic Capital) pour financer des entreprises de recherches en nouvelles technologies.
Avec le retour de Trump, la tendance se poursuit. Le milliardaire et grand donateur Stephen Feinberg s’empresse en effet de créer au sein du Pentagone l’EDU (Economic Defense Unit). Ce personnage est aussi cofondateur de la société d’investissement Cerberus, d’une valeur de 65 milliards de dollars, largement acquise sur le démantèlement de fleurons industriels américains (Chrysler notamment). Le patron de l’EDU est George Kollitides II, issu de Cerberus lui aussi. S’y côtoient militaires bardés de décorations et financiers qui ont bâti leur fortune en pariant sur l’érosion des capacités industrielles US et qui ont sévi dans des fonds comme, outre Cerberus, Apollo et Cantor Fitzgerald. Qui a dit que le patriotisme était l’ultime refuge de la canaille ?
Toujours est-il que ces relations entre appareil militaire, monde de la Silicon Valley et financiers pèse lourdement sur l’architecture du pouvoir aux Etats-Unis. La crainte de certains observateurs est que les procédures démocratiques ne soient plus conservées que pour la façade et qu’un cancer autoritaire sournois se développe dans les institutions. Un cancer qui compte l’existence d’ICE parmi ses symptômes...
Dans une fusion ‘naturelle’ entre le développement technologique né de la guerre et le capitalisme financier international, l’ancien ministre ukrainien de la Défense, Mykhailo Fedorov vient d’annoncer la création d’une entreprise spécialisée dans les technologies de défense.... dont le PDG de Palantir, Alex Karp, sera le principal investisseur.
Une partie des centaines de milliards versés par l’UE à l’Ukraine qui ont servi à l’achat de technologies militaires US, en particulier auprès de la société Palantir, se retrouve donc ainsi recyclée dans une société qui revendra ses ‘produits’ de guerre numérique à la même UE - c’est-à-dire in fine aux contribuables européens.
Fedorov, partenaire de fait de Palantir, est maintenant conseiller auprès du ministère de la Défense italien... (B.B.)