S’opposer à la guerre qui vient

Roland Marounek
15 août 2026


Mark Rutte, décembre 2025 : « Nous devons nous préparer à l'ampleur de la guerre que nos grands-parents et arrière-grands- parents ont connue. »
Illustration : Otto Dix, La guerre - 1929-1932

En septembre 2023, le secrétaire Général de l’OTAN Jens Stoltenberg gaffait face au Parlement européen1: Poutine, disait-il ouvertement, est entré en guerre pour empêcher que l’OTAN vienne à ses frontières. Heureusement le silence médiatique a recouvert l’aveu embarrassant, ce qui nous permet de continuer à avoir des monceaux d’éditos traitant de l’impérialisme russe, de la menace russe, de l’hubris de Poutine... « Bien sûr, l’OTAN n’a pas signé » la proposition de traité de paix, se réjouissait Stoltenberg, traité qui aurait garanti la paix et la stabilité en Europe contre un engagement écrit (cette fois-ci) que l’OTAN ne s’étende plus « d’un pouce » vers la Russie. Bien sûr ! Que serait-on devenu sans la perspective que l’OTAN s’installe en Ukraine, à 500 km de Moscou ! Certes l’Ukraine n’aurait pas été dévastée et la vie de centaines de milliers d’Ukrainiens (peu importe les autres) aurait été épargnée, certes l’UE n’aurait pas été obligée de saquer sa sécurité sociale pour l’achat de magnifiques matériels de guerre, elle aurait pu tranquillement continuer à ne pas avoir « la force d’âme d’accepter de perdre ses enfants »2, certes un gaz cinq fois moins cher aurait pu être un avantage... mais l’extension du bloc militaire dirigé par les États-Unis vaut bien tous ces petits désagréments !

L’Histoire ne commence pas le 24 février 2022


« Nous comprenons la nécessité de donner des garanties aux pays de l’Est. Si nous maintenons une présence en Allemagne, qui fait partie de l’OTAN, il n’y aurait aucune extension de la juridiction de l’OTAN pour ses forces, ne serait-ce qu’un pouce vers l’est. (...) Il existe peut-être une meilleure façon de gérer les conséquences externes de la réunification allemande. Et si c'est le cas, je n'en ai pas connaissance. (...) »

En 1991, Gorbatchev recevait la promesse solennelle que l’OTAN ne se « déplacerait pas d’un pouce vers l’Est » après la réunification allemande. A peine quelques mois plus tard l’assurance solennelle rejoignait la longue liste toujours ouverte des tromperies étatsuniennes. Car l’autodestruction soviétique a été perçue par les États-Unis comme une victoire militaire ; non comme la fin de la guerre, la perspective d’un monde de paix, mais comme une première étape vers la destruction totale de son principal rival systémique, le seul à l’époque encore en mesure de contester l’hégémonie US.

Dans un des premiers numéros d’Alerte OTAN, il y a plus de 20 ans3, nous décrivions la stratégie d’encerclement progressif de la Russie par l’OTAN. Rétrospectivement, on est frappé du caractère systématique et méthodique avec lequel l’OTAN a posé un à un ses pions, de la décision d’extension de l’OTAN prise dès 1993, au retrait unilatéral des différents traités qui pourraient faire obstacle à une attaque nucléaire, en passant par les différentes ‘révolutions de couleur’ tout autour de la Russie, transformant alliés et partenaires naturels en ennemis. Loin d’être une conséquence inattendue de « l’agression non-provoquée de l’Ukraine par la Russie », la guerre totale contre la Russie a été pensée et préparée dès la chute de l’URSS.

Il n’a sans doute jamais été question que le régime ukrainien remporte une victoire militaire improbable contre la Russie, même si on le lui a fait croire. L’objectif de l’OTAN était plutôt dès le départ de ‘saigner’ la Russie, de l’affaiblir au maximum avant la guerre directe.

La supercherie de « l’escalade militaire pour la paix »

Depuis plusieurs mois, « l’Ukraine », mais en réalité l’OTAN via le bras ukrainien, lance des attaques en profondeur sur la Russie, bombarde raffineries et centres logistiques civils, lance des milliers de drones sur Saint-Pétersbourg et Moscou... L’an passé, « l’Ukraine » détruisait au sol le tiers de l’aviation stratégique russe4, flotte destinée à prévenir une attaque nucléaire, et nos médias qui s’extasiaient ne mesuraient pas l’extraordinaire gravité de cet ‘exploit’ : l’OTAN vise impunément les sites de défense stratégiques russe, sans riposte équivalente possible.

Les cibles, les renseignements, les armes, les usines d’armements même, sont fournis ouvertement par l’OTAN. La Grande-Bretagne déclare tester des missiles à longue portée pour aider l'Ukraine à bombarder Moscou5... Jusqu’à quand la Russie pourra-t-elle maintenir la fiction de l’Opération Militaire Spéciale contre le seul régime ukrainien, alors que c’est à l’ensemble de l’OTAN que fait face la Russie ?

Nos médias et politiques prétendent que des escalades visent à contraindre la Russie à accepter un cessez-le feu ‘sans conditions’. Dans une récente interview, le potentiel prochain président français, Raphaël Glucksmann assène : « Il faudra parler à Vladimir Poutine quand nous aurons envoyé le message clair qu'il perdra cette guerre. Il faudra parler à un Vladimir Poutine défait pour négocier sa capitulation. »

C’est une plaisanterie : une puissance nucléaire ne capitulera pas à moins d’une guerre totale, et le temps de la naïveté qui a conduit à l’autodestruction de l’URSS est définitivement révolu.

Autrement dit, l’escalade actuelle n’a pas pour but d’arriver à la paix, mais de provoquer la guerre. L’OTAN augmente degré par degré l’escalade, en espérant que la Russie n’ait plus d’autre option que lancer une nouvelle « agression non-provoquée ».

Préparer les esprits

L’impérialisme occidental sous direction étatsunienne, dont l’OTAN est le bras armé, a besoin de la guerre, et de manière de plus en plus pressante à mesure que son hégémonie globale est menacée par l’émergence du monde multipolaire - « l’Axe du Mal ». L’Ukraine, l’Iran, le Venezuela, et avant cela la Syrie sont déjà les éléments d’une seule même guerre ; et la Russie est un maillon fondamental de cet « Axe du Mal », à briser impérativement pour empêcher la contestation de la suprématie US.

La prétendue volonté de Trump de quitter l’OTAN sert surtout à justifier l’accroissement démentiel des dépenses militaires en Europe : « L’Amérique nous abandonne ! Nous devons nous réarmer face à la menace russe ! ». Mais ce réarmement massif est en réalité une exigence étatsunienne, exprimée tout à fait ouvertement, et les Européens s’exécutent docilement6.

L’OTAN veut la guerre, et la prépare activement. Sur le papier, il n’y a guère de contestation possible : l’OTAN, même sans l’apport étatsunien, a bien plus d’hommes, de capacité financière et de puissance militaire. Seule manque encore « la force d’âme d’accepter de perdre ses enfants », mais on y travaille :

Une façon de durcir les populations est de mettre des bottes sur le terrain en Ukraine. Pendant des mois, une coalition européenne de volontaires a élaboré des plans pour déployer une “force de réassurance” en Ukraine après un cessez-le-feu. Ces discussions n’ont mené nulle part car aucune trêve n’est en vue. Une force de réassurance européenne n’apporterait donc pas grand-chose à l’Ukraine. Mais la déployer maintenant, avant un hypothétique cessez-le-feu, pourrait profiter à l’Europe, en encourageant les citoyens à développer un état d’esprit qui les préparerait mieux à la guerre7.

La ‘Coalition des Volontaires’ n’aurait donc aucun effet pour le maintien de la paix en Ukraine, mais ce serait un bon moyen de réveiller, avec les premières morts parmi « les nôtres », cet esprit guerrier dont certains semblent se désespérer de la disparition...

Comprendre la guerre pour s’y opposer

« Il ne faudra pas céder à Vladimir Poutine, parce que chaque concession à un tyran est une invitation à l'agression », poursuivait Glucksmann dans son interview. Macron le qualifiait lui « d’ogre qui a besoin de continuer à manger ». Et est-il imaginable de négocier avec un ogre ? Ce n’est clairement pas possible ! Cette façon de voir nous enferme dans le seul chemin possible, celui de la guerre ; seule la défaite militaire du monstre à nos portes est concevable. Évoquer des notions fondamentales telles que le principe de sécurité mutuelle est devenu suspect, indécent : un crime de propagande pro-russe.

Ce n’est pas fortuit. Si nos dirigeants, nos médias, une partie de l’opinion « marchent vers la guerre comme des somnambules »8, l’État-major atlantiste et ses ‘spins doctors’ ont eux les yeux grand ouverts.

La guerre qui vient débouchera peut-être, finalement, sur le triomphe de l’OTAN, la capitulation de la Russie et son démantèlement final - du moins certains en sont persuadés. Ce sera nécessairement au prix de millions de morts, de destructions et de dévastations infinies, face auxquelles Gaza paraîtra a posteriori comme une simple préparation des esprits à l’horreur - mais comme aurait pu dire Madeleine Albright, « the price is worth it »9...

La « guerre d’Ukraine » n’aurait jamais dû avoir lieu : il aurait suffi de reconnaître la légitimité des préoccupations sécuritaires de la Russie, reconnaître le principe de sécurité mutuelle, accepter de ne pas pousser l’OTAN aux portes de Moscou, accepter les propositions de traité de paix de la Russie. Mais « bien sûr, l’OTAN n’a pas signé », ce n’était pas le plan.

Il est essentiel que nous sortions du narratif de « l’invasion non provoquée », de « l’impérialisme russe », de la « défense intransigeante du Droit International ». Un Droit International qui ne s’applique qu’aux autres, aux ennemis de l’Empire, n’est que le grossier travestissement du droit du plus fort. Cette guerre n’a rien à voir avec le combat pour la Liberté et la Démocratie face à l’autocratie, et encore moins avec la « défense de l’Ukraine » - que notre « soutien » a contribué à mener à la dévastation totale. Elle n’est pas davantage le résultat d’une « faute de Poutine », dont seraient responsables ses « conseillers nationalistes » : La guerre actuelle - et celle dans laquelle nous sommes petit à petit aspirés - n’est que le résultat d’une stratégie délibérée élaborée de longue date par l’OTAN.

Prendre conscience de cela est le premier pas pour pouvoir s’opposer à la guerre qui vient. Comprendre et dénoncer la responsabilité première de l’OTAN est la seule voie possible vers la paix.

 

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1. Cf. le dossier « Une invasion non provoquée »
2. Le chef d ‘État-major français, le Gén. Mandon, novembre 2025
3. Alerte OTAN n°13, mars 2004
4. Opération « Spiderweb »
5. The Telegraph, 20 juin 2026
6. cf “OTAN 3.0” dans ce numéro
7. The Economist, 1er juillet 2026
8. Pour reprendre une usuelle (mais discutable) description du déclenchement ‘fortuit’ de la guerre 14-18
9. Cf. www.youtube.com/shorts/1T5JRVR53Eo, l’interview où la Secrétaire d’Etat déclarait froidement que 500.000 enfants morts des suites de l’embargo étatsunien contre l’Irak, « le prix en vaut la peine ».